Après quoi, il allait s’installer dans un café de la corniche, et s’attardait devant un cassis pendant une heure ou deux, traçant des croquis sur son lutrin, des caricatures mordantes qu’il effaçait dès qu’il les avait achevées. Elle le savait car, certaines nuits, elle allait le retrouver et s’asseyait près de lui en silence avec une vodka, et la façon dont elle voûtait les épaules était une excuse. Comment lui dire que ça lui était utile de se battre de temps en temps, qu’elle commençait à remonter la pente ? Comment le lui dire sans rencontrer son petit haussement d’épaules sardonique, mélancolique et oppressé ? Et puis, il savait. Il savait et il pardonnait.
— Tu les aimais tous les deux, lui disait-il, mais de façon différente. Et il y avait aussi ce que tu n’aimais pas en eux. Bien plus, quoi que tu aies fait, tu n’es pas responsable de leurs actes. Ils ont choisi, et tu n’étais qu’un facteur.
Ça l’aidait d’entendre ça. Et aussi de se battre. Elle se sentait mieux ensuite, pour quelques semaines, ou quelques jours au moins. Le passé était tellement plein de trous, de toute manière, ça n’était qu’une collection dispersée d’images – elle finirait bien par oublier vraiment. Pourtant, les souvenirs les plus coriaces semblaient coller à son esprit, et la colle était faite de douleur et de remords. Il faudrait donc du temps pour qu’elle les oublie, bien qu’ils fussent corrosifs, douloureux, inutiles ! Inutiles ! Inutiles ! Il valait mieux se concentrer sur le présent.
Seule dans l’appartement, un après-midi, elle réfléchissait et contempla longuement la photo du jeune Frank près de l’évier – en se disant qu’elle allait la jeter. La photo d’un meurtrier. Concentre-toi sur le présent. Toi aussi tu es une meurtrière. Et aussi celle qui l’a poussé au crime. Mais il avait été son compagnon, pourtant. Et, après y avoir pensé encore longtemps, elle décida de laisser la photo où elle était.
Au fil des mois, cependant, dans les rythmes lents des jours martiens et des saisons de six mois, la photo devint presque un simple élément du décor, avec les batteries de raclettes en bois et de pinces, les casseroles et les poêles en cuivre, ou le petit bateau à voile qui contenait la salière et la poivrière. Une partie du décor pour cet acte de la pièce qu’ils jouaient, se disait-elle parfois. Pour aussi permanent que paraisse ce décor, il disparaîtrait totalement à un certain moment, comme tous les autres qui l’avaient précédé, tandis qu’elle passerait à une nouvelle réincarnation. Ou pas.
Les semaines s’écoulaient, et les mois, à raison de vingt-quatre par an. Le premier du mois tombait un lundi pendant tant de mois consécutifs qu’il semblait maintenant fixé à jamais. Puis, un tiers de l’année martienne passait, une nouvelle saison apparaissait finalement, un mois de vingt-sept jours, et tout à coup le premier du mois se retrouvait un dimanche. Et après un temps, cette date à son tour semblait devenue la norme éternelle, durant des mois et des mois. Et ainsi de suite : la roue des longues années de Mars tournait lentement.
Tout autour d’Hellas, on semblait avoir découvert les aquifères les plus importants, et l’effort était maintenant dirigé entièrement vers l’extraction et le drainage. Les Suisses avaient développé récemment ce que l’on appelait un « pipeline mobile », conçu spécifiquement pour le site d’Hellas et Vastitas Borealis. Ces machines roulaient sur le terrain en distribuant régulièrement l’eau puisée dans le sous-sol, de façon à couvrir le plancher du bassin sans créer des montagnes de glace à l’orifice des canalisations, comme auparavant.
Diana accompagna Maya sur les sites pour voir les machines en action. Depuis un dirigeable, les « pipelines mobiles » évoquaient un tuyau d’arrosage agité de secousses sous la pression de l’eau.
Mais au sol, c’était plus impressionnant, et même bizarre. Le pipeline était colossal, et il roulait majestueusement sur des couches de glace précédemment déposées, maintenu à deux mètres de haut par des pylônes trapus reposant sur de grands skis mobiles. Il se déplaçait à plusieurs kilomètres à l’heure, poussé par la pression de l’eau qu’il crachait par sa buse, dont l’angle variait selon les paramètres de l’ordinateur. Quand le pipeline avait skié jusqu’au bout de son arc, des moteurs réorientaient la buse, et le pipeline s’arrêtait avant de changer de direction.
L’eau jaillissait de la buse en un flot dense et blanc qui décrivait une longue courbe avant d’asperger la surface dans des gerbes de poussière rouge et de vapeur givrée. Elle se répandait en grandes flaques de boue lobées qui ralentissaient, se figeaient et s’aplatissaient, avant de virer au blanc et de se changer en glace. Mais cette glace n’était pas pure : des engrais et différentes bactéries glaciaires contenus dans les immenses bioréservoirs de la berge avaient été ajoutés à l’eau. Cette glace nouvelle était d’un rose laiteux et fondait plus vite que la glace pure. De grands étangs de fonte, en fait des lacs peu profonds de plusieurs kilomètres carrés, apparaissaient chaque jour en été, et tout au long des journées ensoleillées du printemps et de l’automne. Les hydrologistes avaient également rapporté la présence de grandes poches de fonte sous la surface. Au fur et à mesure de l’augmentation des températures planétaires et de l’épaississement des dépôts glaciaires du bassin, les couches inférieures se mettaient à fondre sous l’effet de la pression. Ainsi, de grandes plaques de glace qui couvraient ces zones de fonte glissaient sur les pentes même les plus faibles, et s’empilaient en tas aux points les plus bas du bassin, dans des secteurs fantastiques de séracs, d’arêtes de pression, de mares de fonte qui gelaient chaque nuit, et de blocs de glace entassés comme des gratte-ciel abattus. Dans la chaleur du jour, ces grandes piles de glace bougeaient et se brisaient en fondant, avec des craquements qui étaient comme des coups de tonnerre que l’on entendait depuis Odessa et toutes les cités de la bordure. Puis, elles se recongelaient avec la nuit, avec les mêmes détonations, et la majeure partie du plancher d’Hellas était ainsi devenue un inconcevable amoncellement chaotique.
Tout voyage sur de pareilles surfaces était impossible, et la seule façon d’observer le processus était de le survoler. À l’automne de M-48, Maya décida de se joindre à Diana, Rachel et quelques autres qui partaient en expédition vers la petite colonie installée sur l’exhaussement, au centre du bassin. On l’appelait également l’île Moins-Un, bien que ce ne fut pas encore une île, puisque Zea Dorsa n’était pas encore submergée. Mais ce n’était qu’une question de jours, et Diana, comme plusieurs hydrologistes des bureaux de Deep Waters, pensait que ce serait une bonne idée d’assister à cet événement historique.
Ils étaient sur le point de partir quand Sax surgit dans l’appartement, seul. Il allait de Sabishii à Vishniac et s’était arrêté pour voir Michel. Maya était contente de partir bientôt et de ne pas se trouver dans le coin pendant son séjour. Elle trouvait toujours déplaisant de l’avoir à proximité, et il était clair que ce sentiment était mutuel. Il évitait toujours son regard et bavardait uniquement avec Michel et Spencer. Jamais il n’avait un seul mot pour elle ! Bien sûr, lui et Michel avaient passé ensemble des centaines d’heures pendant la convalescence de Sax, mais Maya n’en était pas moins furieuse.
Aussi, quand il apprit qu’elle allait partir pour Moins-Un et demanda s’il pouvait l’accompagner, elle fut très désagréablement surprise. Mais Michel lui décocha un regard de supplique, comme un éclair, et Spencer demanda lui aussi très vite s’il pouvait venir, sans doute avec l’intention de l’empêcher de précipiter Sax du haut du dirigeable. Et elle accepta, particulièrement maussade.