Quand les voyageurs décollèrent, deux matins plus tard, ils se retrouvèrent en compagnie de « Stephen Lindholm » et « George Jackson », deux vieux hommes dont Maya ne chercha même pas à expliquer la présence aux autres, en voyant que Diana, Rachel et Frantz semblaient les connaître. Les jeunes étaient tous un petit peu plus excités en grimpant dans la gondole, et Maya afficha un plissement de lèvres irrité. Le voyage avec Sax ne s’annonçait pas aussi bon qu’il l’aurait été sans lui.
Le voyage vers l’île Moins-Un dura environ vingt-quatre heures. Le dirigeable était plus petit que les léviathans aériens des premières années. Celui-ci, le Trois de Carreau, était en forme de cigare, et la gondole était particulièrement longue et spacieuse. Même avec ses hélices ultralégères et suffisamment puissantes pour le propulser assez vite entre les vents directs et violents, Maya ressentait le dirigeable comme une chose à peine contrôlée. Et le bruit des moteurs était vaguement perceptible dans le souffle puissant du vent d’ouest. Elle s’approcha d’un hublot pour regarder au-dehors, tournant le dos à Sax.
La vue, depuis leur ascension de départ, était merveilleuse, avec Odessa qui s’étageait avec ses arbres et ses toits de tuile sur la pente nord. Ils flottaient depuis deux heures vers le sud-est et, à présent, la plaine glacée du bassin constituait la surface visible du monde, comme s’ils survolaient l’océan Arctique ou une planète de glace.
Ils plafonnaient à mille mètres et leur vitesse était de cinquante kilomètres par heure. Pendant le premier après-midi, le paysage de glace brisée demeura d’un blanc sale parsemé de flaques de fonte violettes qui reflétaient le ciel, miroitant parfois comme de l’argent en fusion sous le soleil. Ils entrevirent une formation de polynias en spirale vers l’ouest, de longs ruisseaux noirs en volutes qui marquaient l’emplacement du mohole inondé de Low Point.
Au crépuscule, la glace se changea en un méli-mélo d’ivoires, de roses et d’oranges balafrés de longues ombres noires. Puis, ils entrèrent dans la nuit, sous les étoiles, au-dessus d’une blancheur lumineuse craquelée. Maya dormit quelques instants d’un sommeil pénible sur l’un des bancs installés sous les hublots, et se réveilla avant l’aube, dans un panorama de couleurs nouvelles : les mauves du ciel semblaient plus sombres que la glace rose du sol et tout avait une apparence surréelle.
Vers le milieu de la matinée, la terre fut à nouveau en vue. Un ovale de collines terre de sienne flottait sur l’horizon, au-dessus de la glace, sur une centaine de kilomètres de longueur et cinquante kilomètres de largeur. Ce massif était l’équivalent à l’échelle d’Hellas des éminences que l’on retrouvait au centre des cratères de taille moyenne. Il était suffisamment haut pour rester émergé et constituerait dans la mer à venir une île centrale plutôt importante.
Pour l’heure, la base de Moins-Un, à la pointe nord-ouest, n’était encore qu’un dispositif de routes, de terrains d’atterrissage, de mâts d’arrimage pour les dirigeables et de petits bâtiments désordonnés – certains se trouvaient sous tente, mais les autres, à l’écart, n’étaient que des blocs de béton nu qui semblaient être tombés du ciel. Une équipe réduite de scientifiques et de techniciens vivait là, mais les aréologistes étaient nombreux à y faire escale de temps en temps.
Le Trois de Carreau décrivit une boucle et s’ancra à un mât avant d’être halé vers le sol. Les passagers quittèrent la gondole par un tunnel d’accès et le directeur de la station leur fit rapidement visiter l’aéroport et le complexe résidentiel.
Après un dîner médiocre dans le réfectoire, ils revêtirent tous une combinaison pour aller faire un tour à l’extérieur, entre les immeubles utilitaires, et descendirent vers ce que les habitants de l’« île » appelaient déjà « la grève ». En l’atteignant, ils s’aperçurent qu’aucune partie glaciaire n’était visible de ce promontoire : ils n’avaient en face d’eux qu’une plaine sablonneuse semée de blocs de rocher, jusqu’à l’horizon proche, situé à sept kilomètres environ.
Maya marchait sans but précis derrière Diana et Frantz, qui semblaient entamer une idylle. Un jeune couple indigène les accompagnait. Tous deux habitaient la station de Moins-Un, ils étaient plus jeunes que Diana et se tenaient par le bras, l’air très amoureux. Ils mesuraient plus de deux mètres, mais ils n’étaient pas aussi sveltes et agiles que la plupart des jeunes Martiens – ils avaient pratiqué les poids et haltères, en dépit de leur taille. Ils étaient musclés, avec pourtant une démarche légère. Ils évoquaient un ballet de rochers sur la grève déserte. Maya était émerveillée en les observant. Sax et Spencer lui avaient emboîté le pas et elle lança une réflexion à propos de la bande des vieux Cent Premiers. Mais Spencer se contenta de parler de phénotype et de génotype, Sax ignora la remarque et s’engagea sur la longue pente qui descendait vers la plaine. Spencer le suivit, et Maya resta avec eux, cheminant lentement entre les touffes de végétation nouvelle : de l’herbe, entre les rocailles, mais aussi des plantes basses à fleurs, des ajoncs, des cactées, des buissons, des arbustes très tourmentés, nichés dans les anfractuosités. Sax allait de part et d’autre, s’accroupissait parfois pour examiner de plus près une plante, se redressait le regard vague, comme si le sang avait quitté son cerveau. Ou plutôt était-ce chez lui un regard de surprise que Maya ne lui avait encore jamais vu ?… Elle s’arrêta pour regarder autour d’elle. C’était en vérité surprenant de découvrir une vie aussi prolifique dans cet endroit où personne n’avait jamais rien cultivé. À moins que les scientifiques de l’aéroport n’y aient consacré leurs loisirs. Et puis, le bassin était bas, tiède et humide… Les jeunes Martiens, plus haut sur la pente, dansaient avec grâce entre les plantes mais ne s’arrêtaient pas un instant pour les observer.
Sax s’arrêta soudain et tourna son casque vers la visière de Spencer.
— Toutes ces plantes vont être noyées, déclara-t-il d’un ton plaintif, comme s’il posait une question.
— C’est exact.
Sax jeta un bref coup d’œil à Maya. Ses mains étaient crispées dans ses gants. Est-ce qu’il allait l’accuser d’assassiner également les plantes ?
Spencer ajouta :
— Mais la matière organique aidera au développement de la vie aquatique plus tard, n’est-ce pas ?
Sax se contenta de promener les yeux autour de lui. Et Maya vit qu’il plissait les paupières, comme sous l’effet d’un brusque désarroi. Puis il repartit d’un pas vif dans la tapisserie compliquée des végétaux.
Spencer rencontra le regard de Maya et leva les mains, comme s’il voulait s’excuser pour Sax. Mais elle se détourna et remonta la pente.
Ils aboutirent finalement à une chaîne qui suivait en spirale le contour d’une butte, juste au-dessus du niveau –1.000, au nord de la station. Ils se trouvaient maintenant assez haut pour avoir une vue d’ensemble du champ de glace à l’horizon d’ouest. L’aéroport, tout en bas, rappelait à Maya les stations de l’Antarctique – des structures de fortune mal préparées, qui ne semblaient pas faites pour la ville insulaire qui serait bientôt là. Les jeunes Martiens, qui sautillaient entre les rochers, se perdaient en spéculations sur l’apparence de la ville à venir – ce serait une station balnéaire, ils en étaient sûrs, avec le moindre hectare construit ou paysagé, avec des ports de plaisance dans chaque calanque, des palmiers, des plages, des pavillons… Maya ferma les yeux et essaya d’imaginer ce qu’ils décrivaient – et les rouvrit sur le sable, la rocaille et les petites touffes rabougries de l’île. Aucune image ne s’était imposée à son esprit. Quel que soit l’avenir, il serait surprenant. Elle n’arrivait pas à l’entrevoir.