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C’était comme une sorte de jamais vu qui pesait sur le présent. Une prémonition soudaine de mort la submergea, et elle dut lutter pour la rejeter. Nul ne pouvait imaginer le futur. Ce vide dans son esprit n’avait aucune signification. Il était normal. C’était seulement la présence de Sax qui la perturbait, car il lui rappelait des choses auxquelles elle se refusait à penser. Non, ce vide du futur était une bénédiction. Elle était libérée du déjà vu. Une bénédiction extraordinaire.

Sax traînait derrière eux, perdu dans l’observation du bassin.

Le lendemain, ils remontèrent dans le Trois de Carreau et s’envolèrent vers le sud-est. Le capitaine jeta bientôt l’ancre à l’ouest de Zea Dorsa. Il y avait longtemps que Maya n’y était venue avec Diana et ses amis : les crêtes n’étaient plus maintenant que des péninsules de roche dénudée qui s’avançaient dans la glace brisée en direction de Moins-Un, plongeant l’une après l’autre sous la surface, se divisant entre les blocs de débâcle. La glace d’ouest se situait maintenant à deux cents mètres plus bas que celle de l’est. Ceci, déclara Diana, était l’ultime ligne de terre qui reliait Moins-Un à la bordure du bassin. Lorsque cet isthme serait submergé, Moins-Un deviendrait véritablement une île.

La masse glaciaire du côté est du dorsum subsistant était en un certain point proche de la ligne de crête. Le capitaine du dirigeable donna plus de mou au câble d’ancrage et ils dérivèrent vers l’est, portés par le vent, jusqu’à surplomber la crête. Ils découvrirent qu’il ne restait que quelques mètres de roche émergée. Au loin, à l’est, un pipeline mobile s’avançait : un long tuyau bleu qui allait d’avant en arrière sur ses skis en recrachant l’eau sur la surface. Par-dessus le ronronnement des hélices du dirigeable, ils percevaient des craquements et des plaintes, un choc violent et sourd, une détonation d’obus. Diana leur expliqua qu’il y avait de l’eau sous la couche de glace, et que le poids supplémentaire de l’eau déversée en surface provoquait le frottement de certaines portions de glace sur les arêtes de la dorsa à peine submergées. Le capitaine désigna le sud, et Maya vit une ligne d’icebergs voler dans les airs comme soufflés par une explosion. Ils décrivirent de grands arcs dans diverses directions avant de se fracasser en milliers de fragments.

— Nous devrions peut-être reculer un peu, proposa le capitaine. Ce serait navrant d’être descendus en vol par un iceberg.

La buse du pipeline était pointée dans leur direction. Et soudain, dans un vague grondement sismique, toute la crête fut inondée. Un flot d’eau noire déferla sur le rocher avant de retomber sur le flanc ouest en une cascade large de cent mètres. Elle dévalait la pente sur deux cents mètres, comme un grand rideau paresseux. Dans le contexte du vaste monde de glace qui s’étendait vers tous les horizons, ça n’était qu’un petit ruissellement – mais il continuait à se déverser sur la surface, et l’eau du flanc est avait déjà formé des chenaux bordés de glace. Les cascades faisaient un bruit de tonnerre, et l’eau, sur le flanc ouest, se divisait en une centaine de torrents. Maya sentit un frisson de peur courir sur sa nuque. Sans doute un souvenir de l’inondation de Marineris, se dit-elle, quoiqu’elle n’en fiât pas certaine.

Lentement, le volume d’eau se résorba, et après moins d’une heure, le torrent se ralentit et gela, du moins en surface. C’était une journée ensoleillée d’automne, mais la température était quand même de moins dix-huit et une ligne de cumulo-nimbus déchiquetés approchait par l’ouest, annonciatrice d’un front froid. Le torrent se figea définitivement, laissant derrière lui une cascade de glace qui avait enrobé la roche de milliers de tubes blancs et lisses. La crête se doublait maintenant d’une autre. Elles ne se rencontraient pas vraiment, comme toutes les crêtes de Zea Dorsa, qui plongeaient dans la glace comme des côtes : des péninsules jumelles. Désormais, la mer d’Hellas était continue, et Moins-Un était devenu une île.

Après cela, les voyages en train autour d’Hellas et les survols du bassin furent différents pour Maya. Elle percevait les réseaux des glaciers et des chaos de glace comme la nouvelle mer qui s’enflait, se remplissait et allait bientôt se répandre jusqu’au rivage. Et en fait, la mer liquide qui existait sous la surface, près de Low Point, croissait plus rapidement au printemps et en été qu’elle ne se résorbait en automne et en hiver. Des vents puissants poussaient les vagues vers les polynias. En été, ils brisaient la couche de glace qui les séparait, créant ainsi des régions de glace en débâcle qui grondait en abordant les petits promontoires abrupts, rendant parfois difficile la conversation dans les dirigeables.

Dans l’année M-49, les taux d’écoulement des aquifères de captage atteignirent leur maximum. Avec 2.500 mètres cubes rejetés quotidiennement dans la mer, on atteindrait le niveau –1.000 mètres dans les six prochaines années martiennes. Pour Maya, ce délai ne semblait pas vraiment lointain, d’autant plus qu’on pouvait observer la progression à l’horizon d’Odessa. En hiver, les tempêtes noires qui s’abattaient sur les montagnes recouvraient le bassin d’une couche de neige d’un blanc pur surprenant. Au printemps, cette neige fondait, mais la limite de la mer de glace se rapprochait par rapport à l’automne précédent.

C’était tout à fait la même chose dans l’hémisphère Nord, selon les informations et ce qu’ils pouvaient apprendre à Burroughs. Les grandes dunes du nord de Vastitas Borealis étaient en cours de submersion rapide, grâce aux gigantesques aquifères de Vastitas et de la région polaire nord exploités par des plates-formes de forage qui se dressaient sur les couches de glace en accumulation. Durant les étés du nord, de larges fleuves se déversaient de la calotte arctique, creusant des chenaux dans les sables laminés avant de rejoindre les bancs de glace. Quelques mois après la formation de l’île Moins-Un, les infos montrèrent des vidéos d’un secteur encore émergé de Vastitas sur lequel déferlait un flux sombre venu de l’ouest, de l’est et du nord. Apparemment, le dernier lien entre les lobes de glace était en formation. Et désormais, il existait au nord un monde recouvert par la mer. Bien sûr, il était encore réduit et ne s’étendait que du soixantième au soixante-dixième degré de latitude mais, ainsi que le révélaient les photos des satellites, de grandes baies de glace se développaient vers le sud, dans les dépressions profondes de Chryse et d’Isidis.

Il faudrait encore vingt ans pour submerger le reste de Vastitas, car la quantité d’eau nécessaire était bien plus importante que celle qui avait permis d’inonder Hellas. Mais les opérations de pompage étaient aussi plus ambitieuses, les choses progressaient régulièrement, et les sabotages des Rouges ne parvenaient qu’à égratigner le processus. Ce processus s’accélérait, à vrai dire, même si les opérations de sabotage écologique ou autres s’accentuaient. Les nouvelles méthodes de forage mises en œuvre étaient radicales et particulièrement efficaces. Les vidéos montraient des exemples de ces dernières méthodes qui consistaient à déclencher des explosions thermonucléaires dans les profondeurs de Vastitas. Le permafrost fondait ainsi sur de vastes régions et les pompes dégageaient de plus en plus d’eau. En surface, ces explosions se manifestaient par des tremblements de glace soudains, qui transformaient la couche figée en bouillonnement boueux, l’eau ne tardant pas à geler en surface pour rester liquide en profondeur. Des explosions semblables sous la calotte polaire nord déclenchaient des inondations presque aussi énormes que celles de 61, et toute la masse d’eau se déversait vers Vastitas.