Mais, évidemment, ça allait bien au-delà. C’était, ainsi que Max et Sam ne cessaient de le lui rappeler, une espèce d’épreuve. On les jugeait. Le vieil homme les observait, et sans doute les Dix-Huit Immortels également, de même que les jeunes étudiants, les « apprentis » qu’Art commençait à considérer comme des forces sérieuses, des jeunes surdoués qui se chargeaient de la plupart des opérations quotidiennes du domaine, et peut-être de Praxis, après tout, même aux plus hauts niveaux – en consultant ou non les Dix-Huit. Après avoir entendu tous les discours de Fort, il comprenait qu’on puisse avoir envie de le court-circuiter pour les questions pratiques. Et les conversations, à l’heure de la vaisselle, évoquaient tout à fait les chamailleries de frères et de sœurs à propos de parents invalides…
En tout cas, c’était bien un test : une nuit, alors qu’il se rendait à la cuisine pour prendre un verre de lait frais, Art passa devant une petite pièce, à l’écart de la salle à manger. Des gens étaient rassemblés là, jeunes et vieux, et regardaient un enregistrement vidéo de la matinée avec Fort. Il retourna à sa chambre, pensif.
Le lendemain matin, Fort recommença sa ronde coutumière.
— Les nouvelles opportunités de croissance ont cessé de croître.
Sam et Max échangèrent un regard ultra-bref.
— C’est à ça qu’aboutit cette réflexion sur le monde saturé. Il nous faut donc identifier les nouveaux marchés de croissance qui ne sont pas encore en croissance, et les lancer. Il faut vous rappeler que le capital naturel peut être négociable ou non. Le capital naturel non négociable est le substrat à partir duquel se développe tout capital négociable. Étant donné sa rareté et les bénéfices qu’il apporte, il serait logique, selon la théorie standard de l’offre et de la demande, de définir son prix comme étant infini. Tout ce qui a un prix théoriquement infini m’intéresse. C’est un investissement évident. Pour l’essentiel, il s’agit d’investir dans l’infrastructure, mais au niveau biophysique basique. L’infra-infrastructure, pour ainsi dire, ou la bio-infrastructure. Et je veux que Praxis se lance là-dessus. Que nous obtenions la gestion et reconstruisions toute bio-infrastructure épuisée par liquidation. C’est un investissement à long terme, mais les revenus seront fantastiques.
— Est-ce que la plus grande part de la bio-infrastructure n’est pas déjà dans le domaine public ? demanda Art.
— Si. Ce qui implique une coopération rapprochée avec les gouvernements concernés. Le produit annuel brut de Praxis est plus important que celui de la plupart des pays. Ce qu’il nous faut, ce sont des pays avec de petits PNB et de mauvais IDF.
— IDF ? demanda Art.
— L’index de développement futur. Une alternative au PNB, qui prend en compte l’endettement, la stabilité politique, la santé de l’environnement et tout ça… Ça affine le PNB et ça nous aide à repérer les pays qui pourraient avoir besoin de notre assistance. Nous allons les identifier, leur rendre visite et leur offrir un investissement de capital massif, plus des conseils politiques, la sécurité et tout ce dont ils peuvent avoir besoin. En retour, nous gérons leur bio-infrastructure. Et nous aurons également accès à leur marché du travail. C’est du partenariat, à l’évidence. Je pense que nous allons en venir là.
— Mais quel sera notre rôle ? demanda Sam en montrant leur groupe d’un geste vague.
Fort les dévisagea longuement, l’un après l’autre.
— Je vais vous confier à chacun une mission différente. Et que cela reste confidentiel. Vous partirez d’ici séparément pour des destinations différentes. Vous ferez tous un travail diplomatique, en liaison avec Praxis, tout en ayant des tâches bien précises dans le domaine de la bio-infrastructure. Je donnerai à chacun de vous les détails utiles en privé. À présent, nous allons déjeuner plus tôt que d’habitude et, ensuite, je vous recevrai tour à tour.
« Travail diplomatique ! » inscrivit Art sur son lutrin.
Il passa l’après-midi à errer dans les jardins, à admirer les pommiers en espaliers. Apparemment, il n’était pas parmi les premiers sur la liste de Fort. Peu lui importait. Le ciel était nuageux et les fleurs du jardin tout humides et épanouies. Ce serait dur de retourner dans son studio sous l’autoroute de San José, se dit-il. Il se demanda ce que pouvait faire Sharon, et même si elle pensait à lui. Elle faisait sans doute de la voile avec son vice-président. Pas de doute.
Le soir approchait et il était sur le point de regagner sa chambre pour se préparer pour le dîner quand Fort apparut dans l’allée centrale.
— Ah ! vous voilà. Allons-nous installer sous le chêne.
Le soleil filtrait entre les nuages bas, et tout avait pris des tons de roses.
— Vous habitez un endroit magnifique, dit Art.
Fort sembla ne pas l’avoir entendu. Il avait la tête levée vers les nuages boursouflés. Après quelques minutes de silence, il dit :
— Nous voulons que vous vous rendiez acquéreur de Mars.
— Acquéreur de Mars ? répéta Art.
— Oui. Dans le sens que j’ai évoqué ce matin. Ces partenariats avec les transnationales sont pour demain, ça ne fait aucun doute. La vieille étiquette de rapports de convenance était très suggestive, mais il faut aller plus loin afin d’accroître notre contrôle sur nos investissements. C’est ce que nous avons fait pour le Sri Lanka, avec un tel succès que les autres grandes transnats nous imitent toutes maintenant et qu’elles se jettent sur les pays à problèmes.
— Mais Mars n’est pas un pays.
— Non. Mais Mars a des problèmes. Quand le premier ascenseur s’est écrasé, son économie a été fracassée du même coup. À présent, un nouvel ascenseur a été installé et les choses vont redémarrer. Je veux que Praxis aborde le premier virage en tête. Bien entendu, les autres investisseurs sont encore sur place et ils s’appliquent à renforcer leurs positions. Tout cela va s’intensifier encore avec ce nouvel ascenseur.
— Qui le contrôle ?
— Un consortium dirigé par Subarashii.
— Ça ne pose aucun problème ?
— Disons que ça leur donne une sorte de prépondérance. Mais ils ne comprennent rien à Mars. Ils pensent que c’est seulement un nouveau gisement de métaux. Ils ne devinent rien des possibilités.
— Des possibilités pour…
— Mais pour le développement ! Mars n’est pas seulement un monde vide, Randolph – en termes économiques du moins, c’est presque un monde non existant. Il va falloir construire sa bio-infrastructure, voyez-vous. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas se contenter d’exploiter les gisements en passant de l’un à l’autre, comme Subarashii et quelques autres semblent le penser. Mars n’est pas un astéroïde géant. Il est stupide de la considérer ainsi, car sa valeur en tant que base opérationnelle, en tant que planète, en fait, surpasse de loin sa valeur au poids de tous les métaux qu’elle recèle. En gros, ça représente vingt billions de dollars. Mais la valeur de Mars terraformée se situerait plutôt dans la zone des deux cents billions. Ce qui fait environ un tiers du produit mondial brut. Non, Mars est un investissement de bio-infrastructure, ainsi que je l’ai dit. Exactement le genre de chose que recherche Praxis.