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Fort lui avait donné un système d’encryptage en lui demandant d’adresser un rapport régulier mais, pendant le voyage, il n’eut pas grand-chose à dire et se contenta, une fois par mois, de transmettre : Nous sommes en route. Tout se passe bien. Sans recevoir aucune réponse.

Et puis, Mars grossit sur les écrans comme une orange bien mûre, ils furent écrasés sur leurs couchettes anti-g par l’effet de l’aérofreinage, écrasés encore un peu plus dans le ferry. Mais Art sortit de ces décélérations aplatissantes comme un vétéran et, après une dernière semaine en orbite, ils s’amarrèrent à New Clarke. L’astéroïde se révéla être de faible gravité, à peine suffisante pour maintenir les gens au sol. Mars, désormais, semblait les dominer. Art retrouva le mal de l’espace. Et il lui restait encore deux jours à attendre son passage dans l’ascenseur.

Les cabines de l’ascenseur lui apparurent comme de grands hôtels élancés et très hauts de plafond. Il leur fallait cinq jours pour acheminer leur chargement humain jusqu’à la surface de la planète, sans la moindre gravité, si l’on exceptait celle qui commença à se manifester dans les deux derniers jours de la descente. Elle augmenta ensuite régulièrement, jusqu’à ce que l’ascenseur ralentisse pour se poser doucement dans l’installation de base que l’on appelait le Socle, immédiatement à l’ouest de Pavonis Mons. Là, la pesanteur était comparable à celle de l’anneau rotatif du Ganesh. Mais une semaine de mal de l’espace avait laissé Art complètement anéanti. Quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit et qu’on les guida dans ce qui ressemblait à un terminal d’aéroport, il eut du mal à se mouvoir, stupéfait de constater à quel point la nausée diminuait l’envie d’exister chez un être humain. Quatre mois avaient passé depuis qu’il avait reçu le fax de William Fort.

C’était un métro qui reliait le Socle à la ville de Sheffield, mais Art se serait senti trop mal pour profiter de la vue s’il y en avait eu une. Épuisé, la démarche instable, il suivit comme il le put un employé de Praxis tout au long d’un couloir, avant de se laisser tomber sur un lit dans une petite chambre. Il s’allongea avec l’impression que la pesanteur martienne était lourde et agréable et s’endormit très vite.

En se réveillant, il ne se souvint pas où il se trouvait. Il parcourut du regard la petite pièce, totalement désorienté, se demandant où pouvait être Sharon et pourquoi ils avaient maintenant une aussi petite chambre. Puis, tout lui revint. Mais oui, il était sur Mars.

Avec un grognement, il s’assit. Il avait chaud et il se sentait comme détaché de son corps. Tout était animé d’une légère pulsation, et pourtant les lumières de la chambre brillaient normalement. Des rideaux cachaient la paroi opposée. Il se leva et les écarta d’un seul geste.

— Hé !

Il cria en sautant en arrière. Il se réveilla une deuxième fois, du moins ce fut le sentiment qu’il eut.

C’était comme s’il se penchait sur le hublot d’un avion. Un espace infini s’ouvrait devant lui, sous un ciel mauve où brillait un soleil pareil à une tache de lave en fusion. Et au loin, tout en bas, une immense plaine rocailleuse se déployait – plate, ronde, cernée par une gigantesque falaise circulaire – extrêmement circulaire – remarquablement circulaire, en fait, pour un site naturel. Il était difficile d’imaginer à quelle distance se trouvait la paroi d’en face. Tous les détails de la falaise étaient parfaitement nets, mais les structures du bord opposé étaient minuscules. Il lui semblait discerner un observatoire qui aurait pu tenir sur la tête d’une épingle.

La caldeira de Mons Pavonis, conclut-il. Ils s’étaient posés à Sheffield et sa conclusion ne faisait aucun doute. Donc, il se trouvait à une soixantaine de kilomètres de cet observatoire, s’il se rappelait bien les documentaires, et à cinq mille mètres du plancher. Tout était vide, rocailleux, primitif, vierge. La roche volcanique était aussi nue que si elle avait fini de se refroidir la semaine auparavant. Il n’y avait pas la moindre touche humaine dans ce paysage : aucune trace de terraforming. C’était la même vision que John Boone avait dû avoir un demi-siècle auparavant. C’était tellement… étranger. Et grand. Art avait contemplé les caldeiras de l’Etna et du Vésuve, deux cratères quand même importants selon les critères terrestres. Mais cette… cette chose, ce trou qu’il avait devant lui aurait pu en contenir des milliers…

Il referma les rideaux et s’habilla lentement, la bouche ouverte, bien ronde, imitant la forme de la caldeira.

Le guide que Praxis lui avait assigné s’appelait Adrienne. Elle était amicale et, vu sa grande taille, elle aurait pu être native de Mars. Mais elle avait un accent australien très marqué. Elle le présenta à six autres nouveaux qui venaient de débarquer et leur fit faire le tour de la ville. Ils découvrirent que leurs chambres étaient situées au plus bas niveau, bien qu’il ne dût pas le rester longtemps encore : Sheffield était engagée dans un processus de creusement afin de disposer d’un maximum de logements avec cette vue sur la caldeira qui avait tellement frappé Art.

Ils prirent un ascenseur pour remonter cinquante étages plus haut et se retrouvèrent dans le hall d’un immeuble de bureaux flambant neuf. Ils franchirent une porte à tambour et émergèrent au-dehors, sur un large boulevard flanqué de pelouses. Ils passèrent devant des bâtiments trapus de pierre polie avec de larges baies, séparés par des allées verdoyantes, des chantiers de construction, des immeubles en cours d’achèvement. Sheffield promettait d’être une ville attrayante : la hauteur des immeubles y était limitée à trois ou quatre étages. Plus loin au sud, en s’éloignant de la caldeira, ils gagnaient en hauteur. Les rues verdoyantes étaient envahies par une foule dense et un tramway modèle réduit circulait régulièrement sur des rails, au milieu des pelouses. L’ambiance était vive, presque excitée, sans doute à cause de l’installation du nouvel ascenseur. Une ville en plein boom, se dit Art.

Adrienne les conduisit d’abord sur un boulevard qui longeait le bord de la caldeira. Ils se retrouvèrent dans un parc étroit, tout près de la paroi invisible de la tente qui renfermait toute la ville et qui était maintenue par des arc-boutants géodésiques tout aussi transparents ancrés sur le mur du périmètre extérieur.

— Le bâchage est particulièrement renforcé ici, sur Pavonis, leur expliqua Adrienne, parce que l’atmosphère est légère. Elle ne représente qu’un dixième de la pression qui règne dans les terres basses.

Elle les précéda jusqu’à une bulle de vision panoramique. Là, entre leurs pieds, ils eurent l’impression de découvrir la caldeira en survol, à cinq mille mètres d’altitude. Certains gloussèrent de peur et de ravissement, et Art lui-même se dandina sur le fond transparent avec un sentiment de malaise. Ça n’était pas la distance qui était extraordinaire, mais la profondeur. Cinq kilomètres !

— Ça fait un très grand trou ! commenta Adrienne.

Dans les télescopes et sur les cartes, ils purent découvrir l’ancienne Sheffield, qui était maintenant tout au fond de la caldeira. Art s’était complètement trompé à propos de sa nature primitive : le talus qu’il découvrait maintenant, au bas de la falaise, parsemé de débris brillants, était en fait les ruines de l’ancienne Sheffield.