Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que l’existence à l’intérieur de la Bête n’était pas totalement excitante et, après avoir fait son rapport au bureau de Sheffield et jeté un regard sur le chromatographe du labo, il retourna à son patrouilleur pour profiter un peu plus du paysage. Zafir lui avait dit que ça se passait toujours comme ça avec la Bête : les patrouilleurs devenaient comme autant de poissons-pilotes autour d’une énorme baleine. Même si la vue depuis le pont d’observation était superbe, la plupart des gens préféraient passer le plus clair de la journée à rouler dans le désert environnant.
Ce que fit Art. Le câble abattu, devant la Bête, montrait qu’à l’évidence le choc avait été plus brutal qu’en amont, au début de sa chute. Il était enfoui dans le sol jusqu’au tiers de son diamètre à peu près, et le cylindre était aplati, marqué par de longues crevasses qui révélaient sa structure, faite de mèches de filaments de carbone nanotube, l’un des matériaux les plus résistants connus, quoique, apparemment, celui qui composait le câble du nouvel ascenseur eût des performances encore supérieures.
Et la Bête avançait au milieu de ces ruines. Elle était quatre fois plus haute que le câble calciné qui disparaissait peu à peu dans sa gueule avant d’où montait régulièrement un grondement sourd, quasi infrasonique. Et au début de chaque après-midi, vers deux heures, le sas s’ouvrait à l’arrière et un wagon couvert d’une couche de diamant surgissait sur les rails pour partir en direction de Pavonis, rutilant sous le soleil. Il s’écoulait une dizaine de minutes avant qu’il disparaisse à l’horizon est, dans l’apparente « dépression » qui séparait la Bête de Pavonis.
Art, après avoir assisté au départ quotidien, se perdait dans le désert à bord du patrouilleur « poisson-pilote », entre les cratères et les grands rochers isolés. À dire vrai, il cherchait Nirgal, ou, plutôt, il l’attendait.
La région avait un aspect étrange, qui n’était pas seulement dû à l’éparpillement irrégulier des millions de rocs noirâtres, mais aussi à la couverture du névé que le vent avait sculptée en d’innombrables formes fantastiques. On les appelait sastrugi. Art éprouvait un vrai bonheur à se promener au milieu de ces extrusions aérodynamiques de neige rougeâtre.
Il effectuait un circuit chaque jour. Et chaque jour, la Bête rongeait lentement le câble en se dirigeant vers l’ouest. Art découvrit que les sommets dénudés des rochers étaient souvent colorés par des taches minuscules de lichens à croissance rapide. Toute proportion gardée, puisqu’il s’agissait de lichen. Il en préleva deux échantillons et, de retour à la Bête, appela les données qui les concernait. Apparemment, il s’agissait de lichens produits par le génie génétique : des cryptoendolithiques. À cette altitude, leur présence était précaire – l’article disait que 98 % de leur énergie était consacrée à la survie, ce qui ne leur laissait que 2 % pour la reproduction. Et constituait une amélioration énorme par rapport aux espèces terrestres.
Un après-midi, il s’enfonça très loin vers le nord avec le poisson-pilote et s’arrêta pour ramasser d’autres échantillons. À son retour, la porte du sas refusa de s’ouvrir.
— Qu’est-ce qui se passe, nom de Dieu ? s’écria-t-il.
Il attendait depuis si longtemps qu’il avait oublié qu’un événement était censé se produire. Et cet événement avait apparemment pris la forme d’un incident électronique. En supposant qu’il s’agissait bien de l’événement qu’il attendait… et non d’autre chose. Il appela par l’intercom et essaya tous les codes qu’il connaissait pour ouvrir la porte. En vain. Et il n’était pas question de déclencher les systèmes d’urgence, puisqu’il ne pouvait entrer dans le patrouilleur. L’intercom de son casque avait une portée très limitée – l’horizon, en fait – qui, au large de Pavonis, se réduisait à quelques kilomètres. La Bête était maintenant au-delà de l’horizon. Il pouvait sans doute se lancer à pied à sa poursuite, mais il atteindrait un point fatal où la Bête autant que le patrouilleur se trouveraient au-delà de l’horizon. Et il serait alors tout seul dans sa combinaison, avec une réserve d’air limitée.
Et brusquement, le paysage de sastrugi sales devint sombre et menaçant, même sous le soleil.
« Et alors, merde ? » se dit Art. Après tout, il était ici pour que les gens de l’underground martien le récupèrent. Nirgal lui avait bien dit que ça ressemblerait à un accident. D’accord, ça n’était peut-être pas cet accident, mais le fait de paniquer ne l’aiderait guère. Mieux valait accepter l’idée qu’il affrontait un problème réel et se tirer de cette situation. Ou bien il décidait de se lancer à la poursuite de la Bête, ou alors il persévérait pour pénétrer dans le patrouilleur.
Il était encore en train de réfléchir tout en tapotant frénétiquement sur son bloc de poignet, quand on lui cogna l’épaule.
— Aahh ! cria-t-il en pivotant brusquement.
Il vit deux personnages en walkers avec de vieux casques élimés. Il les examina à travers leurs visières : une femme au visage de faucon qui semblait prête à le dévorer, et un homme à la peau noire, aux traits fins, avec des dreadlocks gris. Celui qui lui avait donné un coup sur l’épaule. Il venait de lever trois doigts en désignant sa console de poignet. Ce qui devait correspondre à la fréquence de communication qu’ils utilisaient, se dit Art. Il s’aligna dessus.
— Hé ! s’exclama-t-il, plus soulagé qu’il aurait dû normalement l’être, puisque les choses suivaient le cours annoncé par Nirgal et qu’il n’avait jamais été vraiment en danger. On dirait que le sas refuse de s’ouvrir ! Vous pouvez m’aider ?
Ils le regardèrent.
Et l’homme aux dreadlocks eut un rire effrayant tout en lui lançant :
— Bienvenue sur Mars !
TROISIÈME PARTIE
Glissement long
1
Ann Clayborne descendait l’Éperon de Genève. Elle s’arrêtait dans chaque côte pour ramasser des échantillons. L’autoroute Transmarineris avait été abandonnée après 61. Elle était en train de disparaître sous la rivière boueuse de glace et de rochers qui avait inondé le fond de Coprates Chasma. La route n’était plus qu’une relique archéologique, une impasse.
Mais Ann avait décidé d’étudier l’Éperon de Genève. Il constituait l’extension finale d’une veine de lave enfouie en grande partie sous le plateau du sud. Cette veine n’était qu’une parmi plusieurs autres : Melas Dorsa, Felis Dorsa plus à l’est, Solis Dorsa à l’ouest. Toutes étaient plus ou moins parallèles et perpendiculaires par rapport aux canyons de Marineris, et elles avaient toutes la même mystérieuse origine. Mais avec le recul de la paroi sud de Melas Chasma, sous l’effet du tassement et de l’érosion éolienne, la roche la plus dure d’une veine s’était retrouvée exposée. C’était elle qu’on avait appelée l’Éperon de Genève, et les Suisses avaient trouvé là une rampe parfaite pour creuser leur route. Et Ann se trouvait à présent face à une base bien exposée. Il était possible que l’Éperon de Genève, comme les veines voisines, ait été formé par le fissurage concentrique résultant de la surrection de Tharsis. Mais ces veines pouvaient tout aussi bien être plus anciennes, laissées par l’extension d’un bassin du début du Noachien, quand la planète se dégageait encore de sa chaleur interne. La datation du basalte au pied de la veine aiderait à trouver la réponse d’une façon ou d’une autre.