C’était pourquoi Ann descendait lentement l’étroite route givrée à bord de son patrouilleur-rocher. D’accord, elle était certainement visible depuis l’espace, mais elle ne s’en inquiétait pas. Elle avait parcouru tout l’hémisphère Sud durant l’année précédente sans aucune précaution, sauf lorsqu’elle devait s’approcher d’un des refuges secrets de Coyote pour se ravitailler. Rien ne s’était jamais produit.
Elle atteignit la base de l’Éperon, à quelque distance du fleuve de glace et de rochers qui obstruait désormais le plancher du canyon. Elle descendit du patrouilleur, prit un marteau de géologue et entreprit de casser le bord du dernier tronçon de route. Elle avait le dos tourné à l’immense glacier et l’avait oublié, entièrement concentrée sur le basalte. La veine se dressait devant elle dans le soleil, formant une rampe parfaite qui montait vers le sommet de la falaise, à trois mille mètres au-dessus d’elle, se déployant jusqu’à cinquante kilomètres en direction du sud. De part et d’autre de l’Éperon, l’énorme falaise sud de Melas Chasma s’incurvait en larges enfoncements avant de se redresser en saillies mineures – une marque discrète sur la gauche, à l’horizon lointain, et un promontoire massif, à quelque soixante kilomètres sur la droite, qu’Ann appelait Cape Solis.
Il y avait bien longtemps qu’Ann avait prédit que toute hydratation de l’atmosphère entraînerait l’accélération massive de la dégradation du terrain. Les falaises, de part et d’autre de l’Éperon, confirmaient qu’elle ne s’était pas trompée. L’enfoncement entre l’Éperon de Genève et Cape Solis avait toujours été profond, mais les glissements de terrain récents qu’elle découvrait montraient qu’il se creusait plus rapidement. Cependant, les cicatrices les plus fraîches, tout comme les cannelures et les strates de la falaise, étaient poudrées de givre. La grande paroi avait les couleurs de Zion ou de Bryce après une chute de neige – avec des couches variées de rouge striées de blanc.
Une arête noire et basse suivait le plancher du canyon à un kilomètre ou deux à l’ouest de l’Éperon de Genève, en parallèle. Mue par la curiosité, Ann s’en approcha. En l’examinant de près, à hauteur de poitrine, elle lui parut constituée de la même espèce de basalte que l’Éperon. Elle prit son marteau et préleva un échantillon.
Du coin de l’œil, elle surprit un mouvement et se redressa. Cape Solis avait perdu son nez. Un nuage rouge se gonflait à partir du sol.
Un glissement de terrain ! Instantanément, elle déclencha le chrono de son bloc de poignet, puis abaissa les jumelles sur sa visière et fit le point. La roche qui venait d’être mise à jour par la cassure était noirâtre et quasi verticale. Une faille de refroidissement à l’intérieur de la veine, peut-être – à supposer qu’il s’agisse bien d’une veine. Cela ressemblait à du basalte. Et apparemment, la cassure s’était faite sur toute la hauteur de la falaise, sur quatre mille mètres.
La paroi disparaissait maintenant dans le nuage de poussière qui se gonflait, comme si une bombe géante venait d’exploser. L’explosion sourde, à la limite des infrasons, fut suivie par un grondement atténué, comme un roulement de tonnerre. Elle regarda son chrono : quatre minutes à peine s’étaient écoulées. Le son, dans l’atmosphère de Mars, se propageait à la vitesse de deux cent cinquante-deux mètres par seconde, ce qui lui donnait une distance de soixante kilomètres. Elle avait presque assisté au premier instant de l’effondrement.
Plus loin dans l’enfoncement, une autre partie de la falaise, plus réduite, fut à son tour emportée, sans doute sous l’effet des ondes de choc. Ça n’était rien comparé à la première cassure, qui avait dû précipiter vers le bas des millions de mètres cubes de roche. C’était fantastique d’avoir assisté à un pareil spectacle – pour la plupart, les géologues et les aréologues utilisaient des explosifs ou des simulations sur ordinateur pour étudier ce phénomène. Il leur suffirait de passer quelques semaines dans Valles Marineris pour résoudre leurs problèmes.
La masse déferlait à présent depuis le seuil du glacier. Elle était sombre et basse, dominée par un front mouvant de nuages de poussière. C’était comme le film au ralenti d’un orage qui s’avançait, avec les mêmes effets sonores. Il était encore très loin de Cape Solis. Et Ann prit conscience, brusquement, qu’elle assistait à un glissement prolongé. Un phénomène étrange, l’une des pièces manquantes des puzzles de la géologie. La majorité des glissements de terrain se propageaient généralement sur une distance double de celle de leur chute initiale. Mais quelques-uns, plus importants, semblaient défier les lois de la friction et continuaient leur course horizontale sur une distance dix fois supérieure à leur chute initiale. Vingt ou trente fois, dans les cas exceptionnels. Ces glissements prolongés, comme on les appelait, n’avaient pas d’origine connue. Cape Solis s’était effondré sur quatre mille mètres et, normalement, n’aurait pas dû rouler sur plus de huit mille. Mais il poursuivait sa course sur le fond de Melas, déferlante sombre qui fonçait sur Ann. S’il parcourait quinze fois sa chute verticale, elle serait engloutie et emportée jusqu’à l’Éperon de Genève.
Elle régla ses lunettes sur le front de la vague qui arrivait dans un tourbillon de poussière. Elle sentait ses mains trembler sur son casque, mais elle n’éprouvait aucune émotion particulière. Pas de regret, ni de peur – rien, si ce n’est, peut-être, du soulagement. Tout allait finir, et ce ne serait pas sa faute. Personne n’aurait à lui faire de reproches. Elle avait toujours dit que le terraforming la tuerait. Elle eut un rire bref en plissant les yeux. La première hypothèse standard pour expliquer les glissements prolongés supposait que la roche était portée par une couche d’air emprisonnée durant la chute. Mais, plus tard, la découverte de glissements plus anciens, aussi bien sur Mars que sur la Lune, avait fait douter de cette explication. Ann était d’accord avec ceux qui arguaient du fait qu’une couche d’air ne pouvait rester prisonnière de la roche et se diffusait rapidement vers le haut. Néanmoins, il devait exister une sorte de lubrifiant naturel. Certains avaient proposé la théorie d’une couche de roche en fusion provoquée par la friction de l’effondrement, ou bien des ondes acoustiques dues au fracas initial, ou encore la friction à haute énergie des particules sur la face interne du glissement. Mais aucune de ces propositions n’était vraiment satisfaisante, nul n’avait de certitude. Ce qui arrivait droit sur Ann était un mystère phénoménologique.
Elle regarda encore une fois son chrono et constata que vingt minutes s’étaient déjà écoulées. Les glissements de ce type étaient connus pour leur vitesse. Et le front grondant s’approchait à toute allure. Le nuage de poussière montait à l’arrière, occultant le soleil de l’après-midi.