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Ann se retourna vers le grand glacier de Marineris. Plusieurs fois, il avait failli la tuer, à l’époque où la nappe aquifère s’était déversée dans les grands canyons. Frank Chalmers avait trouvé la mort dans le torrent de boue et de glace et ses restes devaient être prisonniers du glacier, désormais, tout en bas. C’avait été la faute d’Ann, et depuis, jamais le remords ne l’avait quittée. Il avait suffi d’un simple instant d’inattention, mais c’était une faute. Du genre qu’on ne peut corriger.

Et puis, Simon lui aussi était mort. Emporté par l’avalanche de ses globules blancs. Désormais, son heure était venue. Et le soulagement qu’elle en éprouvait était presque douloureux.

Elle fit face à l’avalanche. Elle eut l’impression que les rochers qu’elle discernait à la partie inférieure bondissaient plutôt que de rouler comme dans un mascaret. Oui, apparemment, la vague de matériaux était portée par une sorte de couche lubrifiante. Des géologues avaient découvert des prairies pratiquement intactes à la surface de glissements de terrain majeurs qui avaient couvert plusieurs kilomètres. Elle avait donc la confirmation d’un fait connu, mais cela n’en semblait pas moins bizarre, presque irréel. Le sol vibrait sous elle et elle s’aperçut qu’elle avait les poings crispés. Elle pensa à Simon, luttant contre la mort, et siffla entre ses dents. Ça n’était pas bien de rester là à attendre la fin presque avec joie. Elle savait qu’il ne l’aurait pas approuvée. Alors, elle s’écarta de l’arête basse de lave et mit un genou au sol.

Elle avait fait ce qu’elle pouvait, nul ne pouvait la blâmer. Mais ce genre de réflexion était stupide : personne ne saurait jamais ce qu’elle était venue faire ici, pas même Simon. Il n’était plus là. Et le Simon qui était en elle ne cesserait jamais de la harceler. L’heure était donc venue de se reposer. Avec reconnaissance. La poussière enveloppa l’arête dans un grand souffle de vent et… Boum ! Le fracas de l’explosion la coucha net, puis elle fut entraînée sur le fond du canyon, roulée dans l’averse de roc. Elle était maintenant perdue dans un nuage opaque, et se redressa à quatre pattes, prise dans la poussière, le grondement des fragments de pierre, les tressautements sauvages du sol…

Les secousses s’apaisèrent. Le rocher était froid sous ses gants et ses genouillères. Peu à peu, des bouffées de vent faisaient réapparaître le ciel. Elle était couverte de poussière et de rocaille.

Elle se releva avec des gestes convulsifs. Elle avait les mains et les genoux douloureux et une rotule engourdie par le froid. Elle s’était foulé le poignet gauche et c’était comme si un poignard était planté dans ses tendons. Elle descendit vers la crête basse de basalte. Le glissement de Cape Solis s’était arrêté à trente mètres de là. Le sol, entre elle et la masse noirâtre, était jonché de cailloutis, mais la muraille de roc était dressée à quarante-cinq degrés, haute de vingt ou vingt-cinq mètres. Ann se dit que si elle était restée sur l’arête basse, elle aurait été tuée par l’impact du souffle d’air. « Maudit sois-tu ! », fit-elle silencieusement à Simon.

La frange nord du glissement s’était déversée dans Melas pour se fondre avec la glace dans un torrent bouillonnant de boue et de blocs de rocher. Mais elle avait du mal à voir au travers de l’écran de poussière. En s’avançant, elle constata que la roche était encore chaude. Elle ne découvrit aucune fracture plus haut. Les oreilles encore bourdonnantes, elle inspectait le mur noir. Et elle pensa : ça n’est pas juste, pas juste…

En revenant vers l’Éperon, elle éprouva un étourdissement, un malaise. Le patrouilleur-rocher était toujours là, au bout de la route en impasse, poussiéreux mais intact. Longtemps, elle resta sur place, incapable de le toucher. Elle se retourna pour observer la falaise encore fumante du glissement, pareille à un glacier noir côte à côte avec le glacier blanc. Enfin, elle ouvrit la porte du patrouilleur et se hissa à l’intérieur. Elle n’avait pas le choix.

2

Elle parcourait quelques kilomètres chaque jour. Puis elle débarquait et déambulait sur la planète, la démarche incertaine, comme un automate.

Sur chaque flanc de la bosse de Tharsis, il y avait une dépression. À l’ouest, c’était Amazonis Planitia, une plaine basse qui s’avançait loin dans les highlands du sud. À l’est, c’était l’Auge de Chryse, un creux qui partait du Bassin d’Argyre pour traverser Margaritifer Sinus et Chryse Planitia, le point le plus bas de l’Auge. L’Auge de Chryse avait une profondeur moyenne de deux mille mètres par rapport à la région environnante et au terrain chaotique de Mars. C’était là qu’on trouvait les plus anciens chenaux d’écoulement.

Ann continua de suivre la bordure sud de Marineris jusqu’à se trouver entre Nirgal Vallis et le Chaos d’Aureum. Elle fit étape pour se ravitailler dans un refuge appelé Dolmen Tor. C’était là que Michel et Kasei les avaient conduits au terme de leur retraite dans Marineris, en 2061. Elle n’éprouva aucune émotion particulière en retrouvant les lieux, car le souvenir s’était estompé. De même que bien d’autres, ce qu’elle trouvait plutôt réconfortant. En fait, elle appelait l’oubli, se concentrant sur tel ou tel moment de son passé avec une intensité si forte qu’il disparaissait, comme une lueur avalée par le brouillard, comme si des choses se dissipaient dans sa tête.

Très certainement, l’Auge avait précédé dans le temps le chaos et les chenaux de débordement, qui n’existaient qu’à cause de sa présence. Tharsis avait été une source de dégazage extraordinaire : toutes les fractures radiales ou concentriques avaient répandu dans l’atmosphère les éléments volatils venus du noyau chaud de la planète. L’eau du régolite avait ruisselé sur les pentes jusque dans les dépressions, de part et d’autre de la bosse. Il était possible que les dépressions soient le résultat direct de l’érection de la bosse, et la lithosphère avait pu être repliée vers les franges. Ou alors, le manteau avait aspiré les dépressions dans le sous-sol quand il s’était déployé sous la bosse. Les modèles de convection courants pouvaient permettre de vérifier un tel concept – la poussée avait bien dû retomber quelque part, après tout, en entraînant une partie de la lithosphère.

Ensuite, dans le régolite, l’eau avait continué son ruissellement vers le bas, comme d’habitude, elle s’était répandue dans les auges, jusqu’à ce que les aquifères éclatent et que la surface s’effondre. D’où les chenaux et le chaos. Un excellent modèle, plausible et solide, qui expliquait la plupart des traits du paysage.

Et c’est ainsi que chaque jour Ann sillonnait la région en quête d’une confirmation sur la création de l’Auge de Chryse. Il était devenu difficile de se frayer un chemin vers le nord : les déversements des aquifères en 2061 avaient presque totalement bloqué la voie, ne laissant qu’une fente étroite entre l’extrémité est du grand glacier de Marineris et le versant ouest d’un glacier plus petit qui emplissait Ares Vallis sur toute sa longueur. Cette fente était la première issue à l’est de Noctis Labyrinthus. Elle permettait de franchir l’équateur sans passer par la glace. Et Noctis était encore à six mille kilomètres de là. On avait donc construit une piste et une route pour franchir la fente, ainsi qu’une ville sous tente plutôt importante au bord du cratère Galilaei. Au sud de Galilaei, dans sa partie la plus étroite, la fente ne mesurait que quarante kilomètres de large et constituait un secteur de plaine entre le bras oriental d’Hydaspis Chaos et la région ouest d’Aram Chaos. À partir de là, la route et la piste étaient plus difficiles et Ann concentra son pilotage sur le seuil d’Aram Chaos, sans quitter le sol fissuré du regard.