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Les rochers de basalte avaient été érodés jusqu’à ce que leur face exposée devienne plate. Ce qui avait sans doute pris un million d’années. Rien que pour cette première usure. Ultérieurement, les argiles sous-jacentes avaient été arasées et balayées, ou bien un des rares séismes que connaissait la planète avait bouleversé la région, et les rochers avaient pris une position nouvelle en exposant une surface différente. Et le processus avait repris.

Il se mit à neiger. Tout d’abord, ce ne furent que des flocons tourbillonnants, qui devinrent très vite des boulettes épaisses et douces, portées par le vent. La température était relativement élevée à l’extérieur, et l’averse blanche se changea en neige fondue, fangeuse sur le sable, avant de devenir un vilain mélange de grêle et de pluie qui balayait les dunes en oblique sous le vent qui avait fraîchi. Plus la tempête enflait, plus la neige virait à la boue. Apparemment, elle avait été renvoyée du sol à l’atmosphère pendant longtemps et avait récupéré de la poussière, des graviers et des particules de fumée. L’humidité s’accentua et, après une nouvelle ascension dans l’orage, tout devint noir. De la neige noire. Qui se transforma très vite en une sorte de boue séchée qui criblait les creux et les crevasses entre les ventifacts, les enduisait de saleté avant de retomber sur le sol sous l’effet du vent sifflant qui déclenchait des millions de petites avalanches. Ann titubait au hasard. Elle trébucha et se tordit la cheville. Elle s’arrêta, le souffle déchirant, un caillou serré dans chacune de ses mains froides. Elle comprenait que sa longue fugue se poursuivait. Et la neige boueuse se déposait en un manteau épais, tombant du ciel noir pour ensevelir la plaine.

3

Mais rien ne dure, ni la pierre, ni le désespoir.

Ann retourna au patrouilleur, sans savoir comment ni pourquoi. Elle faisait une courte étape chaque jour et, sans en avoir vraiment conscience, elle revint vers la cache de Coyote. Elle y resta une semaine à errer entre les dunes tout en grignotant ses provisions.

Et puis, un jour, elle entendit : « Ann : di da doo ?… »

Elle ne perçut que son nom : Ann. Sous l’effet du retour brutal de sa glossolalie, elle posa ses deux mains sur le micro et tenta de parler. Mais elle ne réussit qu’à tousser.

« Ann : di da doo ?… »

Ce qui était une question.

— Oui, Ann, fit-elle avec l’impression de vomir.

Dix minutes plus tard, il montait à bord du patrouilleur et la serrait dans ses bras.

— Tu es là depuis combien de temps ?…

— Oh… pas très longtemps…

Ils s’assirent en silence. Elle tentait de retrouver son équilibre. C’était comme de contrôler ses pensées. À haute voix.

Coyote, lui, parlait plus lentement que d’habitude et ne la quittait pas du regard.

Elle l’interrogea à propos du complexe de forage glaciaire.

— Ah… Je me demandais si tu allais tomber dessus…

— Il y en a combien ?

— Cinquante.

Devant son expression, il inclina brièvement la tête. Il mangeait voracement et elle prit soudain conscience qu’il était arrivé à vide.

— Ils investissent des sommes colossales dans tous ces projets. Le nouvel ascenseur, ces complexes de pompage, l’azote de Titan… et ce miroir géant qu’ils vont mettre en orbite pour nous donner plus de lumière. Tu en as entendu parler ?

Elle essayait de retrouver le fil de ses pensées. Cinquante engins comme celui-là… Seigneur !…

Elle était furieuse. Elle en avait voulu déjà à la planète de ne pas la libérer. De l’effrayer, mais cela sans la moindre action. Mais sa colère, cette fois, était différente. En regardant manger Coyote, elle songeait à l’inondation de Vastitas Borealis, et la colère se contractait au fond d’elle comme un nuage préstellaire sur le point de s’effondrer et d’entrer en fusion. C’était une fureur brûlante qui l’habitait en cet instant – douloureuse. Pourtant, elle provenait de la même colère. Celle qu’elle avait toujours éprouvée à propos du terraforming. Bon Dieu ! La planète était en train de fondre sous ses pieds. De se désintégrer. Réduite en un tas de boue par un cartel terrien.

Il fallait faire quelque chose.

Vraiment. Ne serait-ce que pour combler les heures qui lui restaient à vivre avant qu’un quelconque accident l’emporte. Une occupation pour ses jours préposthumes. La vengeance du zombie… Pourquoi pas ? Un appel à la violence, au désespoir…

— Qui les construit ?

— Des combinats. Des usines les fabriquent à Mareotis et Bradbury Point. (Coyote continua à dévorer un instant encore, puis son regard revint sur elle.) Tu n’aimes pas ça.

— Non.

— Tu aimerais les arrêter ?

Elle ne répondit pas.

Il parut la comprendre.

— Je ne veux pas dire qu’on doive arrêter tout le processus de terraforming. Mais il y a des choses à faire. Faire sauter les usines.

— Ils les reconstruiront.

— On ne peut pas savoir. Ça les ralentira. Ce qui nous donnera peut-être le temps de produire quelque chose à l’échelle planétaire.

— Tu veux parler des Rouges.

— Oui. Je pense que les gens les appellent comme ça. Les Rouges.

Elle secoua la tête.

— Ils n’ont pas besoin de moi.

— Non. Mais toi, tu as peut-être besoin d’eux, hein ?… Et tu es une héroïne à leurs yeux, tu sais. Pour eux, tu ne serais pas n’importe qui.

De nouveau, l’esprit d’Ann était vide. Elle n’avait jamais cru aux Rouges, elle n’avait jamais pensé que ce type de résistance pouvait être efficace. Mais à présent… Eh bien, si ça ne marchait pas, ça valait mieux que de rester seule à ne rien faire.

— Il faut que je réfléchisse.

Ils partirent sur d’autres sujets. Mais soudain, Ann se heurtait à un mur de fatigue, ce qui était déconcertant, car elle n’avait pas fait grand-chose depuis si longtemps. Mais c’était comme ça. Parler était pour elle une tâche épuisante : elle n’en avait pas l’habitude. Et Coyote était un interlocuteur difficile.

— Tu devrais aller te coucher, dit-il enfin en interrompant son monologue. Tu as l’air fatiguée. Donne-moi tes mains…

Il l’aida à se lever. Elle s’allongea sur le lit sans se déshabiller. Il posa doucement une couverture sur elle.

— Oui, tu es fatiguée. Écoute, ma vieille, je me demande si tu ne devrais pas suivre un deuxième traitement de longévité…

— Non. Je ne le referai jamais.

— Non ? Là, tu me surprends. Mais dors, maintenant. Dors.

Elle voyagea avec Coyote, cap au sud. Chaque soir, ils dînaient ensemble et il lui parlait des Rouges. Ils ne constituaient pas vraiment un mouvement structuré mais plutôt un groupe flou. Comme toute la clandestinité. Elle connaissait la plupart des fondateurs : Ivana, Gene et Raul, qui avaient fait partie de la première ferme d’Hiroko, avant de se détacher d’elle quand elle avait lancé l’aréophanie et le culte de la viriditas. Kasei et Dao et plusieurs des ectogènes de Zygote, ainsi que de nombreux ex-partisans d’Arkady, qui étaient descendus de Phobos avant d’entrer en conflit avec Arkady à propos de l’utilité du terraforming pour la révolution. Une majorité de Bogdanovistes, y compris Steve et Marian, s’étaient rangés aux côtés des Rouges en 2061, tout comme les adeptes du biologiste Schnelling, des radicaux japonais nisei et ansei de Sabishii, des Arabes qui rêvaient d’une planète Mars arabe pour l’éternité, et des prisonniers qui s’étaient enfuis du camp de Korolyov. Ainsi de suite. Un rassemblement de radicaux, de gauchistes, d’extrémistes, avec lesquels Ann n’avait pas vraiment d’affinités. Elle se disait que son opposition au terraforming était rationnelle, scientifique. Ou, tout au moins, qu’elle constituait une attitude éthique ou esthétique. Mais quand la colère remonta en elle, brûlante et violente, elle secoua la tête avec dégoût. Qui était-elle pour porter un jugement sur les Rouges ? Au moins, ils s’étaient exprimés, eux, ils avaient manifesté leur colère, ils l’avaient laissée exploser. Ils se sentaient sans doute mieux, même s’ils n’avaient rien accompli. Ou peut-être avaient-ils accompli quelque chose avant que le terraforming entre dans la nouvelle phase de gigantisme des transnationales.