Coyote insistait sur le fait que les Rouges avaient considérablement freiné le terraforming. Ils avaient même des données sur la différence qu’ils avaient réussi à creuser entre les projets et leur achèvement. Et il existait en parallèle un mouvement croissant au sein des Rouges qui, tout en admettant la réalité du terraforming, se battait sur le plan judiciaire pour en défendre des formes moins violentes.
— Ils ont aussi proposé des projets détaillés pour une atmosphère riche en gaz carbonique, réchauffée mais moins humide que prévu, qui permettrait la croissance végétale mais obligerait les gens à porter encore des masques respiratoires, sans casser pourtant ce monde pour le calquer sur le modèle terrestre. C’est très intéressant. Il existe aussi d’autres propositions appelées écopoésis ou aréobiosphères. Des mondes dans lesquels les basses altitudes seraient arctiques, à peine vivables, alors que l’atmosphère serait maintenue en haute altitude, presque à l’état naturel. Dans un pareil modèle, les caldeiras des quatre grands volcans resteraient absolument pures, du moins à ce qu’ils disent.
Ann doutait que tous ces projets soient réalisables, ou même qu’ils aient les effets prévus. Mais, néanmoins, les propos de Coyote l’intriguaient. Car il était vraiment un Rouge. Ou du moins un sympathisant.
— Tu sais, lui dit-il, je ne suis rien, en réalité. Sinon un vieil anar. Je suppose que tu pourrais me traiter de Boonéen, aujourd’hui, dans la mesure où je pense qu’il faut rassembler et regrouper tout ce qui pourrait contribuer à libérer Mars. Parfois, je me dis que l’argument selon lequel une surface habitable par les humains est favorable à la révolution est valable. Mais il m’arrive aussi de penser le contraire. Et puis, les Rouges constituent une réserve de guérilla considérable. Et je reconnais qu’ils ont raison quand ils disent que nous ne sommes pas venus là pour reproduire le Canada, bon Dieu ! Alors, je les aide. Je sais me cacher, et puis, ça me plaît.
Ann hocha la tête.
— Alors, tu veux te joindre à eux ? Ou au moins les rencontrer ?
— Je vais y réfléchir.
Sa vision concentrée de la roche venait d’être brisée. Elle ne pouvait plus désormais rester aveugle à tous ces nouveaux signes de vie qui étaient apparus dans le paysage qui fondait.
Au terme d’une longue journée où ils avaient exploré les nouveaux terrains, elle déclara à Coyote :
— Je veux bien leur parler.
Mais auparavant, ils retournèrent à Zygote, ou Gamète, où des tâches urgentes attendaient Coyote. Ann s’installa dans la chambre de Peter : celle qu’elle avait partagée avec Simon avait été affectée à d’autres usages. De toute façon, elle aurait refusé d’y coucher. La chambre de Peter se trouvait immédiatement sous celle de Dao. C’était une pièce ronde de canne de bambou, meublée modestement d’une chaise, d’un bureau, d’un matelas, avec une fenêtre unique qui donnait sur le lac. Rien n’avait apparemment changé à Gamète, mais tout était différent. En dépit de ses séjours réguliers à Zygote, elle n’éprouvait aucun lien avec l’une ou l’autre des deux cités cachées. En fait, elle avait du mal à se souvenir exactement de Zygote. Et elle ne le voulait pas. Elle pratiquait l’oubli avec assiduité.
Un soir, Coyote passa la tête par l’entrebâillement.
— Est-ce que tu savais que Peter est avec les Rouges, lui aussi ?
— Quoi ?
— Mais oui. Mais il travaille pour son compte. Dans le domaine spatial. Je pense que son petit tour en ascenseur a dû lui en donner le goût.
— Mon Dieu ! fit-elle, écœurée.
Encore un autre accident dû au hasard. Peter, normalement, aurait dû mourir dans la chute de l’ascenseur. Combien y avait-il de chances pour qu’un vaisseau le repère flottant dans l’espace en orbite aréosynchrone ? Ridicule. Seule la contingence existait.
Mais la colère ne la quittait pas.
Elle se mit au lit sur ces pensées désagréables. Dans son sommeil pénible, elle rêva qu’elle et Simon se promenaient dans le paysage somptueux de Candor Chasma. Un souvenir de cette première balade qu’ils avaient faite ensemble, à l’époque où tout était encore immaculé, sans que rien n’ait changé depuis des milliards d’années – ils étaient les premiers humains à fouler le sol de l’immense gorge entre ses murailles stratifiées. Simon avait savouré ce moment avec la même intensité qu’elle, silencieux, pris par la réalité grandiose du ciel et de la roche. Pour une telle expérience, il était le compagnon idéal. C’est alors que, dans le rêve d’Ann, une des parois du canyon avait commencé à s’effondrer. Et Simon avait dit : « Un glissement long. » Et elle s’était éveillée aussitôt, trempée de sueur.
Elle s’habilla, quitta sa chambre et alla jusqu’au petit mésocosme, sous le dôme, près du lac blanc et des dunes basses.
Hiroko avait un génie étrange pour concevoir ce genre d’endroit et convaincre les autres de l’y rejoindre. Et pour concevoir tant d’enfants sans la permission des pères, sans le moindre contrôle sur les manipulations génétiques. C’était une forme de démence, en fait, qu’elle fut divine ou non.
Elle venait à peine d’arriver sur la grève glacée du lac que surgit un groupe des rejetons d’Hiroko. On ne pouvait plus dire que c’étaient des gamins : les plus jeunes devaient avoir quinze ou seize ans en termes terriens. Quant aux plus âgés, ils étaient disséminés sur toute la planète. Kasei devait bien avoir la cinquantaine à présent, et sa fille Jackie vingt-cinq. Elle était diplômée de la nouvelle université de Sabishii et faisait son chemin dans la politique du demi-monde. Ce petit groupe d’ectogènes était en fait en simple visite à Gamète, comme elle. Ils s’approchaient, Jackie en tête. C’était une jeune femme grande et gracieuse, aux cheveux noirs, très belle, l’air dominateur. Une leader de sa génération, sans le moindre doute. À moins que ce ne fut le jovial Nirgal, ou le sombre Dao. Mais, en tout cas, c’était Jackie qui précédait le groupe. Dao la suivait, comme un bon chien loyal, et Nirgal lui-même ne la quittait pas du regard. Simon avait beaucoup aimé Nirgal, et Peter aussi, et Ann comprenait pourquoi : il était le seul dans la bande d’ectogènes d’Hiroko qui ne la rejetait pas. Les autres se complaisaient dans leur moi, tels des rois et des reines de leur petit monde. Mais Nirgal, lui, avait quitté Zygote peu après la mort de Simon et n’y était revenu que très rarement. Il avait fait ses études à Sabishii, ce qui avait donné à Jackie l’idée de le suivre. Il y passait le plus clair de son temps, quand il n’était pas avec Coyote ou Peter ou bien en visite dans les villes de l’hémisphère Nord. Est-ce qu’il était un Rouge, lui aussi ? Impossible à dire. Mais il s’intéressait à tout, il allait partout : comme une sorte d’Hiroko mâle, en admettant qu’un tel phénomène pût exister, mais en moins bizarre, plus porté vers la communication avec les autres. Plus humain. Durant toute sa vie, jamais Ann n’avait pu avoir une conversation normale avec Hiroko, dont la conscience lui paraissait étrangère, pour laquelle tous les mots avaient des sens différents. Même si elle s’était montrée brillante dans sa spécialité : l’écosystème, elle n’était pas cependant une scientifique authentique, mais plutôt une sorte de prophète. Nirgal, d’un autre côté, semblait avoir une sorte de génie intuitif pour toucher droit au cœur ceux qu’il rencontrait, pour aborder très tôt la question essentielle. Il était curieux, compréhensif, sympathique, et savait interroger très vite. En le regardant approcher derrière Jackie, là, sur la grève, Ann se souvint de sa démarche lente, prudente, quand il accompagnait Simon au bord du lac. Il avait paru tellement effrayé le dernier soir, lorsque Hiroko lui avait demandé de dire au revoir. Toute cette affaire avait été particulièrement cruelle pour ce jeune garçon mais, à l’époque, Ann n’avait soulevé aucune objection. Elle était acculée au désespoir, prête à tout tenter. Une autre faute, encore, qu’elle ne pourrait jamais réparer.