L’astéroïde d’Amor, qui avait été transformé en mèches de carbone, était composé principalement de chondrites carbonacées et d’eau. Les deux autres astéroïdes d’Amor, interceptés par des atterrisseurs robots en 2091, étaient surtout composés d’eau et de silicates.
Le câble de New Clarke avait été noué mèche après mèche pour former une immense et unique tresse de carbone. Les silicates des astéroïdes de 2091 avaient été transformés par les équipes robots en feuilles destinées aux voiles solaires. Les vapeurs de silice étaient solidifiées entre deux compresseurs longs de dix kilomètres et les feuilles étaient revêtues d’une mince couche d’aluminium. Les feuilles de miroir étaient déployées par les équipages des vaisseaux en dispositifs circulaires qui conservaient leur forme par l’effet de la rotation et de la lumière solaire.
Un nouvel astéroïde appelé Birch fut remorqué sur une orbite polaire. On en tira d’autres feuilles-miroirs qui formèrent un anneau de cent mille kilomètres de diamètre autour de Mars. Il tournait sur son orbite, face au soleil, incliné de façon à renvoyer la lumière vers l’orbite de Mars, à proximité d’un point appelé Lagrange Un.
Le second astéroïde à silicates, Solettaville, avait été placé près de Lagrange Point. Là, les tisseurs de voiles solaires avaient installé leurs feuilles-miroirs en une trame complexe d’anneaux en lames, tous reliés et connectés selon des angles évoquant un objectif composé de stores vénitiens, tournant autour d’un moyeu qui était un cône d’argent dont la base était orientée vers le sol de Mars. Cet objet géant autant que délicat, d’un diamètre de dix mille kilomètres, éclatant et immobile dans sa giration entre le soleil et Mars, avait été baptisé la soletta.
La clarté du soleil, en atteignant directement la soletta, était instantanément réfléchie au travers des stores, d’une face solaire à une face martienne, et dirigée ainsi vers la surface. Si la lumière touchait l’anneau sur son orbite polaire, elle était renvoyée en arrière dans le cône de la soletta, avant d’être pareillement réfléchie vers la planète. De cette façon, la lumière atteignait la soletta sur toutes ses faces et les pressions de compensation la maintenaient en position, à cent mille kilomètres dans l’espace – de son périhélie à son aphélie. L’angle d’inclinaison des lames était réglé en permanence par l’intelligence artificielle qui gouvernait la soletta, afin de maintenir son orbite et la focalisation de l’ensoleillement.
Durant la décennie que la construction de ces deux grandes roues à lumière avait exigée, à partir des deux astéroïdes qui dévidaient leurs trames de silice comme des araignées de roc, les observateurs au sol ne s’aperçurent de rien, ou presque. Parfois, quelqu’un surprenait un arc de lumière blanche dans le ciel, ou des clignotements aléatoires durant le jour ou la nuit, comme si la brillance d’un autre univers filtrait entre les mailles lâches de la sphère cosmique.
Puis, lorsque les deux miroirs furent achevés, la lumière réfléchie fut braquée vers le cône de la soletta. Les lames furent réglées, et elle se déplaça dans le ciel selon une orbite légèrement différente.
Et c’est ainsi qu’un jour ceux qui vivaient du côté de Tharsis levèrent soudain la tête parce que le ciel s’était assombri. Ils découvrirent une éclipse telle que Mars n’en avait jamais connue : le soleil était partiellement visible, mais un objet qui pouvait avoir le diamètre de la Lune bloquait ses rayons. L’éclipse se déroula comme sur Terre, le ciel devint d’un violet profond, et l’ombre gagna la plus grande partie du disque solaire, ne laissant qu’un mince croissant de clarté ardente qui disparut à son tour. Le soleil était devenu un anneau sombre dans le ciel, entouré de sa couronne brumeuse. Puis il disparut complètement : une éclipse totale.
Ensuite, un moiré discret de lumière réapparut. Il ne ressemblait à rien que l’on ait déjà observé durant une éclipse naturelle. Tous ceux qui se trouvaient sur l’hémisphère éclairé de Mars restaient paralysés, plissant les yeux. Et puis, comme si l’on avait tiré sur le cordon des stores vénitiens, le soleil réapparut instantanément.
Un soleil aveuglant !
Plus grand qu’avant le début de l’étrange éclipse. Un soleil qui avait presque la même taille que dans le ciel de la Terre, avec une lumière plus intense d’au moins vingt pour cent, plus étincelant, plus chaud aussi. Il inondait les plaines rouges de ses rayons nouveaux et leur brûlait la nuque. C’était comme si des milliers de projecteurs s’étaient allumés à la même seconde et qu’ils se retrouvaient tous sur une scène de taille gigantesque.
Quelques mois plus tard, un troisième miroir, plus petit que la soletta, fut placé au plus haut de l’atmosphère. C’était un nouvel objectif muni de lames circulaires, pareil à une soucoupe volante argentée. Il récupérait une partie de la lumière réfléchie par la soletta pour la renvoyer plus loin encore, sur des secteurs de la planète qui n’étaient séparés que par moins d’un kilomètre. Il survolait le monde comme un planeur et faisait éclore des mini-soleils à la surface du désert et des rochers. Et les rochers, sous cette nouvelle lumière, semblaient fondre et devenir incandescents.
2
L’underground n’était pas assez grand pour Sax Russell. Il voulait se remettre au travail. Il aurait pu rallier le demi-monde, peut-être même retrouver un nouveau poste de professeur à l’université de Sabishii, qui s’était développée hors du réseau : nombreux étaient ceux de ses anciens collègues qui y avaient atterri et donnaient des cours aux enfants de l’underground. Mais, après réflexion, il décida qu’il ne voulait plus enseigner ni rester à la périphérie – il voulait retrouver le terraforming, le cœur même du projet. En tout cas, d’aussi près que possible. Ce qui signifiait regagner le monde de la surface. Récemment, l’Autorité transitoire avait créé un comité pour coordonner tous les projets du terraforming et c’était une équipe de Subarashii qui gérait le travail de synthèse que Sax avait commencé autrefois. C’était malheureux, car Sax ne parlait pas japonais. Mais le département biologique avait été confié à un collectif suisse de sociétés de biotech appelé Biotique, dont les bureaux principaux étaient à Genève et Burroughs, et qui entretenait des liens permanents avec la transnationale Praxis.
Dans une première étape, il devait donc s’infiltrer au sein de Biotique sous une fausse identité et se faire nommer à Burroughs. Desmond se chargea de cette opération. Il écrivit pour lui une persona informatique similaire à celle qu’il avait donnée à Spencer des années auparavant, quand Spencer avait gagné le Belvédère d’Echus. Avec sa persona et quelques opérations de chirurgie esthétique, Spencer avait pu travailler avec succès dans les labos de création de matériaux nouveaux. Plus tard, il était allé à Kasei Vallis, au cœur même des services de sécurité de la transnat. Sax avait donc pleine confiance en Desmond. La nouvelle persona physique de Sax donnait toutes les données de l’IA : génome, rétine, voix et empreintes – le tout légèrement altéré, de façon à pouvoir presque correspondre à Sax lui-même tout en le mettant à l’abri de recherches comparatives dans les réseaux divers. Les données étaient accompagnées d’un nouveau nom, avec un passé terrien complet, un indice de crédit, un dossier d’immigration, ainsi qu’un sous-texte viral destiné à le défendre contre tout examen d’une intelligence artificielle concurrente pour les données physiques. Le tout fut expédié au service des passeports helvétique, qui avait délivré des papiers aux nouveaux arrivants sans commentaire. Cela semblait fonctionner dans le monde balkanisé des réseaux des transnats.