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— Là, oui, il n’y a pas de problème, avait dit Desmond. Mais vous, les Cent Premiers, vous êtes de vraies stars. Et il va te falloir aussi un nouveau visage.

Sax n’opposa pas de résistance. Il savait que c’était nécessaire et son visage n’avait jamais eu une importance essentielle pour lui. Depuis quelque temps, d’ailleurs, en se regardant dans le miroir, il ne reconnaissait plus réellement celui qu’il croyait être. Il avait absolument besoin de pénétrer dans Burroughs, de toute façon, et il laissa Vlad faire son travail. Vlad était devenu l’un des théoriciens leaders de la Résistance contre l’Autorité transitoire, et il comprit très vite le point de vue de Sax.

— La plupart d’entre nous devraient vivre dans le demi-monde, mais ce serait une bonne chose que quelques-uns se cachent dans Burroughs. Tu n’as pas droit à l’erreur dans cette situation et il faut que j’exerce mon art sur toi.

— Comment : pas droit à l’erreur ? C’est un contrat verbal réciproque et j’espère bien ressortir plus beau qu’avant.

Ce fut le cas, à sa grande surprise, mais il ne s’en rendit compte que lorsque les cicatrices eurent disparu. On lui redessina les dents, on lui gonfla la lèvre inférieure qu’il avait toujours eue si mince, on accentua l’arête de son nez en la busquant légèrement. On lui affina les joues tout en lui prolongeant le menton. On entailla même certains muscles de ses paupières afin qu’il ne cligne plus aussi souvent des yeux. Quand les cicatrices disparaîtraient, ainsi que le lui déclara Desmond, il aurait vraiment l’air d’une star de la vidéo. D’un ex-jockey, dit Nadia. Ou d’un ex-professeur de danse, fit Maya, qui restait fidèle aux séances des Alcooliques anonymes depuis des années. Mais Sax, qui n’avait jamais apprécié les effets de l’alcool, lui fit signe de quitter sa chambre.

Desmond prit des photos de lui pour les placer dans la nouvelle persona et inséra le tout avec succès dans les dossiers de Biotique en même temps qu’un ordre de transfert de San Francisco à Burroughs. La persona apparut dans les listings des passeports suisses la semaine suivante et Desmond eut un rire satisfait.

— Regarde un peu ça ! Stephen Lindholm, citoyen suisse ! Ces types nous couvrent, y a pas de doute. Je suis prêt à parier n’importe quoi qu’ils ont mis un stoppeur sur cette persona, qu’ils ont comparé ton génome avec les anciennes archives. Je suis persuadé que, même avec mes transformations, ils ont découvert qui tu es vraiment.

— Tu en es sûr ?

— Non. Parce qu’ils n’ont rien dit, n’est-ce pas ? Mais j’en suis quand même convaincu.

— C’est une bonne chose ?…

— Théoriquement, non. Mais dans la pratique, si quelqu’un s’occupe de ton cas, c’est plutôt mieux qu’il agisse en ami. Et les Suisses font de bons amis. C’est la cinquième fois qu’ils attribuent un passeport à une persona que je leur expédie. J’en ai un moi-même, et je doute pourtant qu’ils aient réussi à découvrir qui je suis vraiment, puisque je n’ai pas eu de dossier d’identité comme vous tous, les Cent Premiers. Intéressant, tu ne trouves pas ?…

— Certainement.

— Oui, ce sont des gens intéressants. Ils ont leurs plans à eux. J’en ignore tout, mais je les trouve sympathiques. Je crois qu’ils ont décidé de nous couvrir. Ils veulent peut-être seulement savoir où nous sommes. Difficile d’en être certain, parce que les Suisses tiennent tout particulièrement à leurs secrets. Mais peu importe le pourquoi quand on sait le comment.

Sax sourcilla, mais il était quand même rassuré à l’idée que les Suisses le protégeraient plus ou moins. Il les appréciait – parce qu’ils étaient rationnels, prudents, méthodiques.

Quelques jours avant de s’envoler avec Peter en direction de Burroughs, il se promena autour du lac de Gamète, ce qu’il avait rarement fait durant les années qu’il avait passées ici. Le lac était certainement une réussite. Hiroko excellait dans le design des écosystèmes. Quand elle avait disparu d’Underhill avec son équipe il y avait si longtemps, Sax avait été totalement dérouté : il n’avait pas compris leurs motivations sur le moment, et il avait même redouté qu’ils commencent à lutter contre le terraforming. D’une manière ou d’une autre. Quand il était parvenu à obtenir une réponse d’Hiroko via le réseau, il avait été partiellement rassuré. Elle semblait adhérer aux principes de base du terraforming et, à vrai dire, son concept très personnel de la viriditas était plus ou moins une autre version d’une idée qui leur était commune. Mais Hiroko semblait prendre plaisir à rester indéchiffrable, ce qui était particulièrement antiscientifique de sa part. Pendant ses années de clandestinité, elle était allée jusqu’au point de trafiquer l’information. Déjà, en tant qu’individu, elle était difficile à comprendre, et c’est seulement après quelques années de coexistence que Sax avait acquis la certitude qu’elle désirait elle aussi une biosphère martienne dans laquelle les humains pourraient survivre. C’était tout ce qu’il lui demandait. Et il ne pouvait imaginer de meilleur allié pour ce projet, si ce n’est le président du nouveau comité de l’Autorité transitoire. Nul n’était vraiment opposé au projet, à vrai dire.

C’est alors qu’il vit une silhouette sur un banc, près de la grève, roide et maigre comme un héron : Ann Clayborne. Il hésita, mais elle l’avait déjà vu. Il s’avança donc. Elle leva le regard sur lui avant de revenir aux eaux blanches du lac.

— Tu as l’air vraiment différent, dit-elle.

— Oui.

Les cicatrices s’étaient effacées, mais il sentait encore les points sensibles en palpant son visage. C’était comme de porter un masque, et soudain, il en éprouva une gêne.

— Mais c’est toujours moi, ajouta-t-il.

— Bien sûr. (Elle ne le regarda pas.) Alors, tu vas aller vers le surmonde ?

— Oui.

— Pour reprendre ton travail ?

— Oui.

Elle le dévisagea enfin.

— À quoi sert la science, selon toi ?

Il haussa les épaules. Ils retombaient sur le même vieux sujet de discussion, quelle que soit la façon dont ils l’abordaient. Toujours. Terraformer ou ne pas terraformer, telle est la question… Il y avait répondu depuis longtemps, de même qu’Ann, et il souhaitait qu’ils acceptent ce désaccord, et qu’ils en restent là. Mais Ann était infatigable à ce sport.

— À expliquer les choses, dit-il enfin.

— Mais le terraforming n’explique rien.

— Parce que ça n’est pas de la science. Et je n’ai jamais dit que c’en était. C’est ce que les gens font de la science. De la science appliquée, ou de la technologie. Comme tu veux. Le choix de ce que tu fais de ce que la science t’apprend. Quel que soit le nom que tu donnes à ce choix.

— C’est donc un problème de valeurs.

— Je le suppose. (Sax essaya de mettre un peu d’ordre dans ses pensées pour réfléchir à ce propos spécieux.) Je suppose que… que notre désaccord est un autre aspect de ce que les gens ont coutume d’appeler le problème du fait et de la valeur. La science se préoccupe des faits, et des théories qui transforment les faits en exemples. Les valeurs constituent un autre problème : elles sont une construction de l’esprit humain.

— La science l’est tout autant.

— Oui. Mais la connexion entre les deux systèmes n’est pas claire. En partant de faits similaires, nous pouvons parvenir à des valeurs différentes.