— Mais la science elle-même est remplie de valeurs, insista Ann. Nous évoquons des théories avec force et élégance, nous parlons de résultats propres, ou de la beauté de certaines expériences. Et le désir de la connaissance est en lui-même une espèce de valeur qui implique que la connaissance vaut mieux que l’ignorance ou le mystère, n’est-ce pas ?…
— Je suppose que oui, dit Sax, encore songeur.
— Ta science déploie une gamme de valeurs. L’objectif de celle que tu défends est d’établir des lois, des règles d’exactitude et de certitude. Tu veux expliquer toutes les choses. Répondre à tous les pourquoi en remontant jusqu’au Big Bang. Tu es un réductionniste, Sax. La parcimonie, l’élégance et l’économie sont des valeurs pour toi, et si tu peux rendre les choses encore plus simples, c’est une victoire : exact ?…
— Mais ça ne concerne que la méthode scientifique elle-même, protesta Sax. Pas moi, mais la façon dont la nature elle-même fonctionne. La physique. Tu fais ça toi-même…
— Mais des valeurs humaines sont inscrites dans la physique.
— Je n’en suis pas si sûr… (Il leva la main.) Je ne veux pas dire par là qu’il n’existe pas de valeurs dans la science. Mais la matière et l’énergie font ce qu’elles font. Si tu veux parler de valeurs, mieux vaut en parler directement. Je suis d’accord : elles naissent à partir des événements, d’une certaine façon, c’est sûr. Mais elles constituent un problème différent : une sorte de sociobiologie, de bioéthique. Il vaudrait sans doute mieux parler directement de valeurs. Le plus grand bien pour le plus grand nombre. Quelque chose comme ça.
— Il existe des écologistes qui diraient que cela équivaut à la description scientifique d’un écosystème sain. Une autre façon de parler d’écosystème à son apogée.
— C’est un jugement de valeur, je pense. Une sorte de bioéthique. Intéressant mais… (Il plissa les yeux en la regardant, décidé soudain à changer d’angle d’approche.) Pourquoi ne pas essayer un apogée d’écosystème ici, Ann ? On ne peut parler d’écosystèmes sans parler de choses vivantes. Ce qui existait ici sur Mars avant nous n’était pas une écologie. Il n’y avait que la géologie. On pourrait même dire qu’une écologie a démarré ici, il y a longtemps, que quelque chose a mal tourné, qu’elle a gelé et que nous sommes en train de tout recommencer.
Elle grommela et il s’interrompit. Il savait qu’elle croyait en une espèce de valeur intrinsèque de la réalité minérale de Mars. C’était une version de ce que certains appelaient l’éthique de la terre, mais sans le biote. L’éthique de la roche. L’écologie sans la vie. Une valeur intrinsèque, vraiment !
Il soupira.
— Ce n’est peut-être seulement qu’un discours sur la valeur. On favorise les systèmes vivants par rapport aux non-vivants. Mais je suppose qu’on ne peut pas y échapper, comme tu le dis. C’est étrange… Je sens avant tout que je dois expliquer les choses. Pourquoi elles fonctionnent comme ça. Mais si tu me demandes pourquoi je veux ça – ou ce que j’aurais voulu, dans quelle direction je travaille… (Il haussa les épaules.) C’est difficile à exprimer. Ça ressemble à un bénéfice net d’information. D’ordre.
Pour Sax, c’était une bonne description fonctionnelle de la vie elle-même, de son action contre l’entropie. Il tendit la main vers Ann, espérant qu’elle pouvait comprendre ça, être au moins d’accord sur ce paradigme de leur discussion, sur une définition du but ultime de la science. Le bénéfice net d’information. Après tout, ils étaient des scientifiques, tous les deux, ils participaient à la même entreprise…
Mais elle lui dit simplement :
— Et comme ça, vous défigurez toute une planète. Une planète vieille de quatre milliards d’années. Ça n’est pas de la science. Vous construisez un parc thématique.
— Nous utilisons la science pour une valeur particulière. À laquelle je crois.
— Comme les transnationales.
— Je le pense, oui.
— Ce qui leur est certainement utile.
— C’est utile pour tout ce qui est vivant.
— À moins que ça ne tue tout. Le terrain est déstabilisé, et les glissements se multiplient.
— C’est vrai.
— Et ils tuent. Des plantes et des gens. C’est déjà arrivé.
Sax agita la main et Ann lui décocha un regard furieux.
— Ça veut dire quoi ? Que le meurtre est nécessaire ? C’est quel genre de valeur, ça ?…
— Non, non, Ann. Ce ne sont que des accidents. Les gens doivent rester sur les fonds rocheux, hors des zones de glissement de terrain, voilà ce que je veux dire. Pour un temps.
— Mais des régions immenses vont devenir boueuses, quand elles ne seront pas complètement inondées. Et nous parlons de la moitié de la planète.
— L’eau va s’écouler. Et créer des nappes.
— Des zones submergées, tu veux dire. Et une planète totalement différente. Ah, oui, ça, c’est une valeur réelle ! Et les gens qui détiennent cette valeur… Nous vous combattrons, coup par coup !
Il soupira.
— Je préférerais que vous ne le fassiez pas. À ce stade, une biosphère nous serait plus utile qu’aux transnats. Les transnats peuvent opérer à partir de villes sous tente, traiter la surface avec des robots, alors que nous nous cachons et que nous concentrons tous nos efforts dans la survie et la clandestinité. Si nous pouvions vivre partout, sur toute la surface de Mars, tout serait plus facile pour les mouvements de résistance.
— Sauf pour les Rouges.
— Oui, mais ça rime à quoi, maintenant ?…
— C’est Mars qui compte. Rien que Mars. Ce monde que tu n’as jamais connu.
Sax porta son regard vers le grand dôme qui les dominait. Le désarroi montait en lui comme une espèce d’attaque d’arthrite. Ça ne menait à rien d’argumenter avec Ann.
Pourtant, il ne savait pourquoi, il insista.
— Écoute, Ann : je suis l’avocat de ce que les gens appellent le modèle viable minimum. Ce modèle nécessite une atmosphère respirable sur deux ou trois mille mètres seulement. Plus haut, elle serait trop ténue pour les humains, et il n’existerait plus aucune forme de vie. Au-dessus des plantes de haute altitude, il n’y aurait plus rien. Le relief de Mars est tellement vertical que des régions immenses demeureraient au-dessus de l’atmosphère. Ce plan me paraît raisonnable. Il exprime un ensemble de valeurs acceptables et compréhensibles.
Elle ne répondit pas. C’était désespérant. Une fois, pour tenter de comprendre Ann, d’essayer de mieux lui parler, Sax s’était plongé dans le domaine de la philosophie scientifique. Il avait consulté une somme considérable de données, en se concentrant tout particulièrement sur l’éthique de la terre et l’interface valeur fait. Mais jamais cela ne lui avait vraiment été utile : en dialoguant avec Ann, à aucun moment il n’avait eu le sentiment d’utiliser de façon réelle tout ce qu’il avait pu apprendre. Et là, en l’observant, il lui revint une remarque que Kuhn avait faite à propos de Priestley – qu’un scientifique qui continue de résister après que toute sa profession a été convertie à un nouveau paradigme peut être à la fois logique et raisonnable, mais il a cessé ipso facto d’être un scientifique. Cela semblait être plus ou moins ce qui s’était produit avec Ann, mais qu’était-elle donc devenue ? Une contre-révolutionnaire ? Une prophétesse ?…
Elle en avait l’apparence : dure, décharnée, hostile, impitoyable. Elle ne changerait jamais, et jamais elle ne lui pardonnerait. Et jamais il ne pourrait lui dire tout ce qu’il aurait tellement voulu lui dire : à propos de Mars, de Gamète, de Peter. À propos de la mort de Simon, qui semblait hanter Ursula plus encore qu’Ann. Tout cela était impossible, inexprimable. C’était bien pour cette raison que, plus d’une fois, il avait décidé d’abandonner tout dialogue avec Ann.