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Ann partit avec Desmond le lendemain. Peu après, Sax décolla vers le nord en compagnie de Peter dans un des petits avions furtifs avec lesquels il pouvait survoler toute la planète sans être repéré.

Ils volaient en direction de Burroughs et passèrent à la verticale d’Hellespontus Montes. Sax observa le vaste paysage du bassin avec curiosité. Ils entrevirent la frange du champ de glace qui avait couvert Low Point, masse blanche sur la surface noire comme la nuit, mais Low Point était encore sous l’horizon. Dommage, songea-t-il. Il aurait aimé voir ce qu’il était advenu du mohole de Low Point. Quand l’inondation était survenue, il était profond de treize mille mètres, ce qui impliquait que l’eau avait dû rester à l’état liquide au fond et qu’elle était encore assez tiède. Il était possible que le champ de glace, dans cette région, soit recouvert par une mer givrée dont la surface devait être riche en indices révélateurs.

Mais Peter se refusait à dévier de son cap.

— Tu pourras toujours t’occuper de ça quand tu seras officiellement Stephen Lindholm, fit-il en souriant. Ça pourrait faire partie d’une de tes missions pour Biotique.

La nuit suivante, ils se posèrent dans le chaos des collines au sud d’Isidis Planitia, vers le haut du Grand Escarpement. Sax pénétra dans un tunnel qu’il suivit jusqu’à l’arrière d’un vestiaire, dans le sous-sol de service de Libya, un petit complexe ferroviaire situé à l’intersection des voies d’Hellas et de Burroughs et de la nouvelle ligne qui allait vers Elysium. Quand le train de Burroughs se présenta, Sax sortit par une porte de service et se mêla à la foule qui embarquait. En arrivant à la gare principale de Burroughs, il fut accueilli par un homme de Biotique. Et il devint dès cet instant Stephen Lindholm, nouveau venu sur Mars qui découvrait Burroughs.

BURROUGHS, 2100 après J.-C.

L’envoyé de Biotique, un secrétaire général, le complimenta pour sa démarche qui prouvait un certain entraînement, et le conduisit jusqu’à un studio situé très haut dans Hunt Mesa, tout près du centre de la ville ancienne. Les bureaux et les labos de Biotique se trouvaient également dans Hunt, immédiatement sous le plateau de la mesa. Leurs vastes baies dominaient le parc du Canal. Un quartier chic, à la mesure d’une société qui se plaçait en tête des projets de génie génétique de l’essor du terraforming.

Sax pouvait contempler la plus grande partie de la vieille ville. Elle n’avait pas changé, si ce n’est que les parois de la mesa étaient un peu plus couvertes de baies, de saillies horizontales de cuivre, d’or ou d’alliages bleus ou verts, comme si les mesas avaient révélé des strates minérales magnifiques. Les tentes du sommet avaient disparu, et les immeubles étaient désormais libres sous la formidable tente qui couvrait l’ensemble des neuf mesas. Le parc du Canal et les larges boulevards bordés de pelouse qui reliaient les mesas étaient devenus des avenues vertes et droites entre les toits de tuile orange. Mais la double rangée de colonnes de sel était toujours là, au bord du canal bleu. En dépit des nouvelles constructions, la ville était restée plus ou moins la même. Ce n’était qu’à la périphérie qu’on pouvait constater les vrais changements et mesurer les nouvelles dimensions de Burroughs, déployée entre les neuf mesas. Les secteurs alentour étaient encore sous abri.

Le secrétaire de Biotique fit visiter les lieux à Sax tout en le présentant à trop de gens pour qu’il se souvienne de tous. Puis on lui demanda d’arriver à son labo le lendemain matin, et il fut libre pour le restant de la journée.

En tant que Stephen Lindholm, il avait décidé de se montrer intellectuellement énergique, sociable, curieux et bavard. Il consacra donc ce premier après-midi à explorer la ville, flânant de quartier en quartier. Il se perdit entre les grandes pelouses tout en réfléchissant au phénomène mystérieux qu’était la croissance des villes. Un processus culturel qui était sans analogie valable, physique ou biologique. Aucune raison évidente n’expliquait pourquoi cette partie basse d’Isidis Planitia accueillait l’agglomération la plus importante de Mars. Aucune des conditions initiales ne justifiait le développement de Burroughs sur ce site particulier. Pour autant qu’il sût, Burroughs n’avait été qu’une étape relais sur la piste qui allait d’Elysium à Tharsis. C’était sans doute précisément à cause de cette situation non stratégique que la ville avait prospéré. En 2061, elle avait été la seule agglomération de Mars à ne pas être détruite ni même sérieusement endommagée, ce qui avait suffi pour lui donner l’essor nécessaire dans les années d’après-guerre.

Et, sans aucun doute, la grande cuvette de la région, avec son archipel de petites mesas, offrait un panorama impressionnant. En parcourant les larges boulevards verdoyants, ce que faisait Sax, les neuf mesas semblaient distribuées régulièrement, chacune légèrement différente, avec leurs parois de roc raboteux marquées de creux et de nœuds, d’éperons, d’à-pics lisses, de surplombs et de crevasses. Plus, désormais, les bandes de baies colorées et, sur les plateaux des sommets, les nouveaux bâtiments et les parcs. Depuis n’importe quelle rue, on pouvait apercevoir plusieurs mesas, dressées contre le ciel comme des cathédrales colorées, et c’était un plaisir permanent pour le regard. Il suffisait de prendre un ascenseur pour se retrouver sur le plateau, à des centaines de mètres plus haut, et découvrir l’étendue des toits et des terrasses, les mesas voisines sous des angles nouveaux et, loin au-delà, le paysage déployé sur des kilomètres. Les distances étaient plus grandes que partout ailleurs sur Mars parce qu’ils se trouvaient au creux d’une vaste dépression : de là, on dominait la plaine d’Isidis au nord, l’arête sombre de Syrtis à l’ouest, et au sud le Grand Escarpement, dressé sur l’horizon comme un nouvel Himalaya.

La question s’était toujours posée : en quoi la beauté du point de vue intervenait-elle dans la fondation d’une ville ? Il se trouvait des historiens pour affirmer que certaines cités de la Grèce antique n’avaient existé qu’à cause du panorama qu’elles offraient, envers et contre tous les inconvénients, et qu’il était impossible de ne pas tenir compte de ce facteur. Quoi qu’il en soit, Burroughs était désormais une petite métropole active de cent cinquante mille habitants, la plus importante de Mars. Et en croissance continue. Vers la fin de sa promenade, Sax prit l’un des grands ascenseurs extérieurs de Branch Mesa, au nord du parc du Canal, et, depuis le plateau, il découvrit les faubourgs nord de la cité, cernés de constructions jusqu’à la paroi de la tente. Même à l’extérieur, des chantiers étaient en cours de développement. À l’évidence, la masse critique avait été atteinte au niveau d’une certaine psychologie de groupe – l’instinct grégaire, qui avait fait de cet endroit une capitale, un aimant social, le cœur de l’action. Au mieux, la dynamique de groupe était une chose complexe, sinon (il sourit) inexplicable.

Ce qui était dommage, comme toujours, car Biotique de Burroughs constituait à l’évidence un groupe dynamique et, dans les jours suivants, Sax s’aperçut qu’il n’était pas simple pour lui de trouver sa place dans la horde de scientifiques qui travaillaient sur le projet. Il avait perdu le talent de se frayer un chemin dans un groupe, à supposer qu’il l’ait jamais eu. La formule maîtresse des relations possibles à l’intérieur d’un groupe était n(n-1)/2, dans laquelle n représente le nombre d’individus du groupe. Ainsi, pour le millier de chercheurs de Biotique de Burroughs, on obtenait 499.500 relations possibles. Ce qui semblait, pour Sax, se situer bien au-delà de la capacité de compréhension de quiconque. Même les 4.950 relations possibles à l’intérieur d’un groupe de cent personnes, la « limite de figure » de l’hypothèse de base pour un groupe humain, lui apparaissaient difficilement réalisables. Cela s’était certainement vérifié à Underhill, quand ils avaient eu une chance de la mettre à l’épreuve.