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— Très pénible, insista Claire avec véhémence. Destructrice. Le terraforming en a été retardé de plusieurs décennies, j’en suis certaine.

— Mais l’éclatement des aquifères doit avoir été utile, murmura Sax.

— Oui, mais on aurait pu s’y prendre autrement. En contrôlant l’opération.

— C’est vrai.

Il haussa les épaules et abandonna la discussion. Depuis qu’il avait retrouvé Phyllis, il avait du mal à parler de 61.

Il n’arrivait toujours pas à croire qu’elle ne l’avait pas reconnu. Il se pencha vers la baie de magnésium et y vit, au milieu des visages de ses nouveaux collègues, celui de Stephen Lindholm. Un vieil homme chauve au nez légèrement busqué, ce qui lui conférait l’allure d’un faucon. Des lèvres marquées, une mâchoire volontaire, un menton… Non, ça n’était vraiment pas lui. Et Phyllis n’avait aucune raison particulière de le reconnaître.

Mais l’apparence n’était pas tout.

Il essaya de ne plus y penser tandis qu’ils poursuivaient leur route vers le nord. Il s’absorba dans la contemplation du paysage. Le compartiment passager avait un dôme transparent, des baies sur les quatre côtés, et le panorama était totalement ouvert. Ils montaient la pente ouest d’Isidis, une région du Grand Escarpement qui évoquait une grande banquette d’érosion. Les collines sombres et déchiquetées de Syrtis Major se dressaient à l’horizon nord-ouest. L’air était plus clair qu’autrefois, même s’il était quinze fois plus dense. Mais il y avait moins de poussière en suspension, à cause des tempêtes de neige qui la fixaient en surface pour former une sorte de revêtement sur le désert. Bien sûr, cette croûte était souvent cassée par les vents violents, et le gravier et la poussière se retrouvaient libérés. Mais ces dégagements étaient limités et, peu à peu, lentement, les tempêtes avaient la maîtrise de la surface.

Et le ciel lui aussi changeait de couleur. À la verticale, il était d’un violet intense, plus pâle au-dessus des collines pour se fondre en un lavande pâle, puis en une teinte entre le lavande et le mauve pour laquelle Sax ne trouvait pas de nom. Mais ces nouvelles couleurs du ciel ne ressemblaient plus aux roses et aux tonalités fauves des premières années. Certes, il suffisait d’une tempête de poussière pour que les ocres remontent du sol mais, par temps calme, la couleur du ciel n’était plus fonction que de sa densité et de sa composition chimique. Curieux, soudain, de savoir à quoi il pourrait ressembler dans l’avenir, Sax sortit son lutrin et effectua quelques calculs rapides.

Il fixa soudain la petite boîte en prenant conscience que c’était le lutrin de Sax Russell – et qu’un contrôle poussé permettrait de le démasquer. C’était comme s’il avait sur lui son vrai passeport d’origine.

Il rejeta cette pensée : il ne pouvait plus rien faire à cela. Il se concentra sur la couleur du ciel. Dans un air limpide, la couleur était celle de la lumière préférentielle dispersée entre les molécules d’air elles-mêmes. La densité de l’atmosphère était donc un élément critique. La pression, quand ils avaient débarqué, était d’environ 10 millibars, alors qu’elle était à présent de 160 en moyenne. Mais puisque la pression résultait du poids de l’air, pour obtenir 160 millibars sur Mars, il avait fallu trois fois plus d’air sur n’importe quel point de sa surface qu’il en aurait fallu sur Terre. Donc, les 160 millibars devaient disperser la lumière solaire comme l’auraient fait 480 millibars sur Terre, ce qui impliquait que le ciel aurait dû être de ce bleu profond que l’on voyait sur les photos prises depuis les sommets de quatre mille mètres d’altitude.

Mais la couleur que Sax découvrait par les baies était plus rouge, et même après les plus violentes tempêtes, quand se levait un matin cristallin, jamais il n’avait observé un ciel semblable à celui de la Terre. Il réfléchit intensément. C’était un autre effet de la gravité légère de Mars : la colonne d’air culminait à une altitude supérieure à celle de la Terre. Il était possible que les particules les plus petites soient effectivement en suspension et qu’elles dominent les nuages, ce qui les mettait à l’abri des tempêtes. Il se souvenait de couches de brume qui avaient été photographiées à cinquante kilomètres au-dessus des nuages. Autre facteur possible : la composition de l’atmosphère. Les molécules de gaz carbonique étaient plus efficaces en tant qu’agent de diffraction que l’oxygène et l’azote, et Mars, malgré tous les efforts de Sax, contenait toujours plus de CO2 que la Terre. Les effets de cette différence devaient être calculables. Il tapa l’équation de la loi de dispersion de Rayleigh, selon laquelle l’énergie lumineuse dispersée dans une unité de volume d’air contenant des particules de taille inférieure à 0,1 micron est inversement proportionnelle au quart de la puissance de la longueur d’onde de la radiation de luminance. Puis il se mit à griffonner sur son écran, altérant les variables, vérifiant les données, rajoutant tel ou tel taux de mémoire ou d’instinct.

Il aboutit à une conclusion : si l’atmosphère acquérait un bar de plus de densité, le ciel deviendrait alors d’un blanc laiteux. Ce qui confirmait aussi la théorie selon laquelle l’actuel ciel de Mars aurait dû être bien plus bleu qu’il ne l’était, avec une lumière bleue dispersée à seize fois l’intensité du rouge. Ce qui suggérait que la présence de particules dans la haute atmosphère avait tendance à renforcer le rougeoiement du ciel. Si telle était l’explication, on pouvait en déduire que la couleur et l’opacité du ciel martien seraient soumises à des variations marquées pendant encore de nombreuses années, sous l’influence du temps et de la propreté de l’air…

Et Sax poursuivit ses calculs sur l’intensité de radiance du ciel, y intégrant des échelles de chromaticité variées, l’équation de transfert radiatif de Chandrasekhar… tandis qu’ils poursuivaient leur route vers le glacier d’Arena. Il oubliait le monde dans lequel il était, et la situation dans laquelle il se retrouvait.

Au début de l’après-midi, ils atteignirent la petite ville de Bradbury qui, sous sa tente de type Nicosia, évoquait un petit bourg de l’Illinois avec ses rues bordées d’arbres bien taillés, ses porches avec leurs contre-portes, ses maisonnettes de brique à deux étages aux toits de bardeaux, sa rue principale avec ses boutiques et ses parcmètres. Y compris un square central avec une rotonde blanche cernée d’érables géants…

Ils s’orientèrent vers l’ouest, sur une route plus étroite qui suivait les hauteurs de Syrtis Major. Le revêtement était de sable noir fixé par un adhésif – un véritable asphalte du désert. Toute cette région était de rochers et de sable noirs – Syrtis Major avait été la première région distincte décelée par les télescopes de la Terre, précisément par Christian Huyghens, le 28 novembre 1659. C’était cette roche noire qui avait attiré son attention. Le sol lui-même était presque noir, passant parfois par toute une gamme de tonalités aubergine. Mais les collines, les escarpements et les grabens entre lesquels la route sinuait étaient d’un noir absolu, de même que les mesas ravinées, les arêtes, les thulleya : les chaînes se succédaient, toutes aussi noires, interrompues parfois par de grandes déjections erratiques qui avaient cette couleur rouille qui leur était si familière.

Puis, au détour d’une arête, ils découvrirent le glacier. Il traversait le monde de gauche à droite, semblable à un éclair blanc, figé et incrusté dans le paysage. Sur l’autre berge, une arête suivait le glacier en parallèle, comme celle sur laquelle ils se trouvaient. À première vue, on aurait pu croire à deux moraines latérales, mais les deux éminences rocheuses n’avaient servi qu’à canaliser le flot lors de l’éclatement de l’aquifère.