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Elle se tut en secouant la tête, et Sax devina que les vrais souvenirs affluaient en elle, soudain, perturbant son récit appris par cœur. Trente heures, c’était un délai remarquablement court pour une évacuation à cette échelle. Mais le temps avait dû passer en un éclair dans le feu de l’action. Dans une pareille situation, l’esprit réagissait différemment et le temps normal était transcendé.

— Ensuite, il a fallu nous entasser dans deux quartiers d’équipage – nous étions deux cent quatre-vingt-six exactement – et effectuer plusieurs sorties pour supprimer toutes les parties non essentielles. Avec l’espoir que nous aurions assez de carburant pour nous emmener vers Jupiter. Nous avons eu deux mois à attendre pour savoir si nous pouvions intercepter le système jovien, plus dix semaines pour les manœuvres. Nous avons utilisé la gravité de Jupiter pour rebondir en direction de la Terre qui, à cette période, se trouvait plus proche que Mars. Ça nous a donné une telle accélération que nous avons eu besoin de l’atmosphère de la Terre et du champ gravifique de la Lune pour nous ralentir. Nous avions presque doublé le seuil historique de vitesse jamais atteint dans l’histoire humaine mais nous étions en même temps presque à court de carburant. Nous devions être à quatre-vingt mille kilomètres par heure quand nous avons touché la stratosphère, la première fois. Ce qui nous a sauvés, il faut le dire, parce que nous commencions à manquer d’air et de provisions. Mais nous avons réussi. Et puis, on a vu Jupiter de tout près.

Elle écarta le pouce et l’index de deux centimètres.

Les autres rirent, mais l’éclat de triomphe dans les yeux de Phyllis était sans rapport avec Jupiter. Un pli marquait ses lèvres : au terme de son récit, quelque chose lui était revenu. Qui assombrissait son sentiment de triomphe.

— Et c’était vous le leader, n’est-ce pas ? demanda quelqu’un.

Phyllis leva la main, comme pour signifier qu’elle ne pouvait le nier, même si elle l’avait voulu.

— C’était une entreprise commune, dit-elle. Mais parfois, devant une impasse, il faut quelqu’un pour prendre une décision, ou accélérer les choses. Et je dirigeais Clarke avant la catastrophe.

Elle leur fit à tous un grand sourire, persuadée qu’ils avaient savouré son récit. Sax sourit en réponse, comme ses voisins, et hocha la tête quand elle regarda dans sa direction. C’était une femme attirante, certes, mais pas si brillante que ça. Ou alors, était-ce dû simplement au fait qu’il ne l’aimait pas beaucoup ?… Car elle avait prouvé son intelligence dans bien des domaines, en biologie tout particulièrement. Et elle était dotée d’un QI supérieur. Mais Sax se disait qu’il existait bien des types d’intelligence et que tous n’étaient pas quantifiables par test analytique. Il avait acquis cette notion durant ses années d’études : il existait des gens qui se situaient très haut dans l’échelle des tests d’intelligence, qui excellaient dans leur travail mais qui, lorsqu’ils se trouvaient en société, suscitaient les moqueries, voire le mépris. Ce qui n’était pas une preuve d’intelligence. Il s’était dit alors que n’importe laquelle des pom-pom girls de son collège, toujours séduisante et gentille avec tout le monde, universellement sympathique, lui semblait douée d’une intelligence au moins égale à celle de tel ou tel matheux brillant et maladroit. Il existait donc au moins deux types d’intelligence et sans doute plus : l’intelligence spatiale, esthétique, morale, éthique, interactive, analytique, synthétique, etc. Et c’était ceux qui étaient intelligents dans différents domaines qui étaient vraiment exceptionnels.

Mais Phyllis, qui se délectait de l’intérêt de son auditoire – la plupart de ceux qui l’entouraient étaient plus jeunes qu’elle, du moins en apparence –, Phyllis, elle, ne faisait pas partie de ces polymatheux de l’intelligence. Au contraire : elle paraissait stupide quand il s’agissait de voir ce que les autres pensaient d’elle. Sax, qui était conscient de partager cette faiblesse, l’observait avec un sourire super-Lindholm. Elle se montrait dans le même instant vaniteuse et arrogante. Et l’arrogance était toujours stupide. Ou bien alors elle cachait une insécurité. Difficile de le deviner, chez une personne aussi célèbre et attirante. Oui, indéniablement très attirante.

Après le souper, ils retournèrent dans la salle d’observation et écoutèrent de la musique sous les étoiles. De la nuevo calypso, très à la mode à Burroughs. Certains avaient apporté leurs instruments et formèrent un petit orchestre pour faire danser les autres. Le rythme était de cent battements à la minute, calcula Sax, un timing physiologiquement parfait pour la stimulation cardiaque. Et sans doute la clé du succès de toutes les formes de dance musics, se dit-il.

Il s’aperçut soudain que Phyllis était près de lui. Elle lui saisit la main et l’entraîna au milieu des danseurs. Il eut du mal à ne pas se dégager et il sentit que sa réaction ne marquait pas un plaisir évident. Il n’avait jamais dansé de sa vie, aussi loin qu’il se souvienne. Mais Stephen Lindholm, lui, avait dû normalement danser souvent. Et Sax fit son possible pour prendre le tempo en agitant les bras un peu n’importe comment, tout en s’efforçant de sourire à Phyllis avec une expression de plaisir douloureusement simulée.

Les plus jeunes continuèrent tard dans la soirée, et Sax emprunta l’ascenseur pour aller chercher quelques tubes de lait glacé aux cuisines. Quand il rentra dans la cabine, il tomba sur Phyllis qui remontait du niveau des dortoirs.

— Laissez-moi vous aider, dit-elle en lui prenant deux étuis de plastique.

Puis elle se pencha (elle mesurait quelques centimètres de plus que lui), elle l’embrassa sur la bouche. Il lui répondit, mais ce fut un tel choc qu’il n’en prit conscience que lorsqu’elle se détacha de lui. Et le souvenir de sa langue fut comme un autre baiser qui se prolongeait.

Il s’efforçait de ne pas paraître hébété mais, quand elle rit, il sut qu’il avait échoué.

— Je constate que vous n’êtes pas le tombeur que vous semblez être.

Vu la situation, il se sentit d’autant plus inquiet. À vrai dire, personne ne lui avait encore fait ce coup. Il essaya de se remettre, mais les portes de l’ascenseur s’ouvraient déjà en sifflant.

Pendant le dessert et tout le reste de la soirée, Phyllis ne tenta plus de l’approcher. Mais, au début du laps de temps martien, quand il gagna l’ascenseur pour retourner à sa chambre, elle se glissa derrière lui et, dès que la descente commença, elle l’embrassa une deuxième fois. Il l’étreignit et répondit à son baiser tout en se demandant ce que Lindholm devait faire dans une telle situation, et s’il avait ton moyen de s’en tirer sans dommage. Quand l’ascenseur ralentit, Phyllis recula avec un regard rêveur et lui dit :

— Accompagne-moi jusqu’à ma chambre.

Quelque peu étourdi, il lui tint le bras comme un fragile outil de labo, et elle l’entraîna vers sa chambre, une pièce aussi minuscule que toutes les autres. Ils s’embrassèrent une troisième fois sur le seuil, bien que Sax sût que c’était son ultime chance de s’enfuir, galamment ou non. Mais il se fit la réflexion qu’il l’embrassait plutôt avec passion et, quand elle lui murmura : « Tu ferais aussi bien d’entrer », il suivit sans protester.

Son pénis commençait déjà à se dresser vers les étoiles, tous ses chromosomes bourdonnaient à l’unisson devant cette chance d’accéder à l’immortalité. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas fait l’amour, si ce n’est avec Hiroko. C’était sans passion, simplement amical et plaisant, une sorte de suite logique à leur baignade. Mais Phyllis, tandis qu’ils s’embrassaient encore en basculant sur le lit et qu’elle tirait sur ses vêtements, Phyllis, elle, était clairement excitée. Et son excitation se transmettait instantanément à Sax en hyper-conductibilité. Phyllis le débarrassa de son pantalon, son sexe apparut en pleine érection, et il rit en tirant sur le long zip ventral de sa combinaison. Oui, Lindholm en état d’insouciance aurait réagi comme ça. Et puis, bien qu’il n’aime pas spécialement Phyllis, il la connaissait. Il y avait entre eux ce lien ancien des Cent Premiers, le souvenir de toutes les années passées à Underhill – l’idée de faire l’amour à une femme qu’il connaissait depuis si longtemps le stimulait. Et les Cent Premiers avaient tous été polygames, vraisemblablement, sauf Phyllis et lui. C’était le moment. Et elle était très séduisante. Et il la voulait vraiment.