Toutes ces rationalisations étaient bien faciles sur l’instant, mais elles disparurent complètement dès qu’ils furent lancés dans le flot sexuel. Cependant, quand ce fut fini, tout de suite après, Sax recommença à s’inquiéter. Est-ce qu’il devait rester ? Regagner sa chambre ? Phyllis s’était endormie, une main sur le flanc de Sax, comme si elle tenait à s’assurer qu’il n’allait pas partir. Elle ressemblait à une enfant, comme tous les êtres endormis. Il observa son corps longiligne, vaguement choqué par les traces de dimorphisme sexuel. Elle respirait si paisiblement. Ses doigts étaient encore crispés sur les côtes de Sax. Et il resta. Mais il ne dormit guère.
4
Sax se lança dans le travail sur le glacier et les secteurs alentour. Parfois, Phyllis faisait un tour sur le terrain, mais elle se montrait toujours discrète dans son comportement. Sax s’interrogeait : Claire (ou Jessica !) ou quiconque d’autre avait-il compris ce qui s’était passé – et continuait de se passer, tous les deux ou trois jours ? Nouvelle complication : comment Lindholm devait-il réagir devant cet apparent désir de secret de la part de Phyllis ? Mais ce n’était pas un réel problème : à terme, par esprit chevaleresque ou parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, Lindholm aurait agi comme Sax. Ils dissimulaient donc cette liaison, tout comme au temps d’Underhill, ou à bord de l’Arès, ou même encore dans l’Antarctique, à l’époque de leur sélection. Les vieilles habitudes ont la vie dure.
Et le travail sur le glacier était un excellent paravent pour leur liaison. La glace et les terres en lisière s’avéraient fascinantes : il y avait tant à apprendre ici.
La surface du glacier se révélait extrêmement fragmentée, ainsi que l’avaient suggéré les études – la glace s’était mélangée avec le régolite pendant l’épanchement et avait été saturée de bulles carboniques. Les cailloux et les blocs erratiques, pris sous la surface, avaient provoqué la fonte de la glace sous leur face inférieure avant qu’elle ne se reforme en un cycle quotidien qui avait laissé les deux tiers des rochers immergés. Les séracs, qui s’érigeaient comme autant de menhirs titanesques, se révélèrent profondément ancrés dans le glacier. La glace était cassante sous le froid extrême, mais fondait lentement dans la gravité réduite de Mars. Pourtant le glacier n’en coulait pas moins comme un fleuve épais et lourd, coupé de sa source. Il se répandrait à terme dans Vastitas Borealis. Ils découvraient chaque jour des signes de ce mouvement permanent : de nouvelles crevasses, des séracs effondrés, des bergs craquelés. Ces surfaces fraîches se couvraient rapidement de fleurs de glace dont la cristallisation était accélérée par le sel.
Hypnotisé par cet environnement, Sax, chaque jour, sortait à l’aube, suivant la piste de fanions plantés par les équipes de la station. Dans cette première heure du jour, un rose vibrant envahissait la glace, reflétant les teintes du ciel. Puis, quand la lumière touchait directement la surface dentelée, la vapeur montait des fissures et des craquelures, des mares de glace de la nuit, et les fleurs de gel se mettaient à scintiller comme des milliers de bijoux extravagants. Certains matins, quand le vent était au calme, une couche d’inversion gardait la brume prisonnière à vingt mètres de hauteur, et formait un nuage orange et ténu. Il était évident que l’eau du glacier se dispersait assez vite à la surface de la planète.
Au cours de ses promenades dans l’air froid du petit matin, il repérait régulièrement diverses espèces d’algues et de lichens des neiges. Les deux flancs du glacier proches des arêtes rocheuses étaient particulièrement bien peuplés, marqués de flaques vertes, dorées, olive, noires, rouille… Sax en avait dénombré près de quarante variétés. Il patrouillait dans ces pseudo-moraines avec prudence : toutes ces pousses étaient aussi précieuses que celles des labos. Mais, quand il se penchait un peu plus près, il constatait qu’il y avait une différence : ces lichens-là, sur le glacier, étaient particulièrement résistants. Ils n’avaient besoin que de la roche et de l’eau, plus la lumière – même si cela n’apparaissait pas nécessaire au premier regard – et se développaient sous la glace, dans la glace, et même à l’intérieur de fragments de roc poreux. Dès qu’ils trouvaient un lieu aussi hospitalier qu’une fissure, ils devenaient luxuriants. Chaque fois que Sax se penchait sur une crevasse dans une moraine, il trouvait des pousses denses de lichen d’Islande, jaune et bronze, qui, à travers la glace, révélaient leurs tiges minuscules et fourchues bardées d’épines. Sur les roches plates, il trouvait des lichens en croûte : des lichens boutons, des lichens boucliers, des lichens en chandelle, des lichens vert pomme en plaque, et même le lichen orangé qui était le signe d’une forte concentration de nitrate de sodium dans le régolite. Sous les fleurs de glace, des pousses denses de lichen pâle, gris-vert, se révélèrent proches du lichen islandais, avec leur structure de fine dentelle. Le lichen vermiculaire était gris et, sous le microscope, montrait des andouillers usés aux formes extrêmement délicates. S’ils venaient à se briser, les cellules d’algues enfermées dans leurs cils fongiques poursuivraient simplement leur croissance et développeraient d’autres lichens qui se fixeraient sur tout ce qu’ils pourraient trouver à leur portée. La reproduction par fragmentation : très utile dans un pareil milieu.
Ainsi, les lichens prospéraient, de même que les espèces que Sax parvenait à identifier à l’aide des photos qu’il appelait sur son minuscule écran de poignet. Encore qu’il y en eût beaucoup qui ne correspondaient à aucune liste référencée. Ce qui éveilla sa curiosité au point de cueillir quelques échantillons pour les montrer à Claire et Jessica.
Mais les lichens, ça n’était qu’un début. Sur Terre, les régions de roche fragmentée exposée par la glace fondue ou par la surrection de jeunes montagnes étaient appelées « talus », ou champs de cailloutis. Sur Mars, elles avaient un équivalent : le régolite. Qui représentait l’essentiel de la surface. Un monde-talus. Sur Terre, les régions de ce type étaient d’abord colonisées par les microbactéries et le lichen, qui, sous l’effet des éléments chimiques, commençaient à casser la roche et à la transformer en une fine couche de terre immature qui comblait lentement les fissures. À terme, cette matrice était porteuse de suffisamment de matériaux organiques pour nourrir d’autres variétés de la flore. À ce stade, ces zones de changement étaient appelées des fellfields, du gaélique fell pour pierre. Un nom qui s’appliquait parfaitement ici.
Des fellfields sur Mars. Claire et Jessica suggérèrent à Sax de traverser le glacier afin de redescendre l’autre moraine latérale. Et c’est ainsi qu’un matin (sans Phyllis), il le fit. Après une demi-heure de marche, il fit halte sur un rocher qui lui arrivait au genou. En dessous, dans le fossé du glacier, il découvrit une surface humide qui brillait sous le soleil du matin. Il était évident que l’eau de fonte courait jour après jour – même dans le silence absolu de ce matin martien, il percevait le tintement léger des ruisseaux sous la cuirasse de glace, comme autant de minuscules clochettes de bois. Et là, dans ce bassin étroit baigné d’eau, il découvrit des points colorés. Partout. Comme luminescents : des fleurs. Un bouquet floral typique d’un fellfield, en fait, avec son effet de parterre qui envahissait la couche grise de lichen de bleus, de rouges, de jaunes, de roses et de blancs dans toutes leurs déclinaisons…