— Oui, fit Sax en acquiesçant.
Ainsi, les fellfields étaient des jardins. Et les plantes croissaient sous haute surveillance, non pas naturellement. Il aurait pourtant dû le savoir – c’était le cas général sur Mars – mais ces fellfields, si rocailleux, si chaotiques, lui étaient apparus comme sauvages, ce qui avait suffi à le tromper momentanément. Pourtant, même en sachant qu’il avait affaire à des jardins entretenus, il restait surpris de la vigueur des plantes.
— Et maintenant, la soletta déverse sa lumière sur toute la surface ! s’exclama Jessica. (Elle secoua la tête d’un air désapprobateur.) L’insolation naturelle est en moyenne de quarante-cinq pour cent sur Terre, et avec la soletta, on devrait atteindre cinquante-quatre.
— Parlez-moi un peu de la soletta, dit Sax.
Ils lui racontèrent tout en se relayant. Un groupe de transnationales, dirigé par Subarashii, avait construit un cercle de voiles-miroirs entre le soleil et Mars conçu pour capter et dévier la lumière solaire qui serait passée au large de la planète. Un miroir support annulaire, en rotation sur une orbite polaire, renvoyait la lumière à la soletta afin de compenser la pression lumineuse, et cette lumière était à son tour reflétée sur Mars. Tous ces dispositifs de miroirs étaient absolument gigantesques comparés aux premières voiles de transporteurs solaires que Sax avait utilisées et le taux de lumière qu’ils ajoutaient à la surface était important.
— Leur construction a dû coûter une fortune, murmura-t-il.
— On peut le dire. Toutes les transnats ont investi dans cette affaire. Incroyable !
— Et ce n’est pas fini, enchaîna Berkina. Ils veulent lancer une loupe en orbite à quelques centaines de kilomètres de la surface, pour refocaliser la lumière de la soletta. Comme ça, la température en surface devrait grimper de façon fantastique. Jusqu’à cinq mille degrés !
— Cinq mille degrés !
— Oui, je crois bien que c’est ce que j’ai entendu dire. Ils ont l’intention de faire fondre le sable et la couche de régolite inférieure, ce qui libérera tous les corps volatils.
— Mais la surface ?
— Ils veulent faire ça dans des régions reculées.
— En lignes, ajouta Claire. Cela donnera des tranchées ?
— Des canaux, dit Sax.
— Oui, exact.
Ce qui les fit tous rire.
— Des canaux dans des lits de verre, ajouta Sax, soudain troublé à la pensée de tous ces corps volatils dispersés dans l’air.
Le gaz carbonique dominerait certainement.
Mais il ne souhaitait pas marquer trop d’intérêt pour les grands projets de terraforming. Il laissa aller la conversation qui, inévitablement, revint à son travail.
— Eh bien, je pense que certains de ces fellfields deviendront rapidement des prairies alpestres.
— Mais il y en a déjà, dit Claire.
— Vraiment ?
— Bien sûr, elles sont encore très petites. Mais si vous descendez vers le rebord ouest sur trois kilomètres, vous les verrez. Des prairies alpestres et des krummholz également. Ça n’a pas été très difficile. Nous avons planté les arbres sans trop d’altérations génétiques, parce que la plupart des espèces de pins et d’épicéas avaient une large tolérance thermique dans leur habitat terrestre initial.
— Ça, c’est plutôt singulier.
— Un rappel des glaciations, je dirais. Mais à présent, ça nous est très utile.
— Intéressant.
Et il finit sa journée entre ses microscopes, sans rien découvrir, perdu dans ses réflexions. La vie, comme le disait Hiroko, est faite de tellement d’esprit. Quelle chose étrange et étonnante que cette vigueur des choses vivantes, cette tendance à proliférer. Ce qu’Hiroko appelait la pulsion verte, leur viriditas. Une lutte permanente pour se conformer au modèle. Cela l’intriguait totalement.
Quand l’aube se leva le lendemain, il se réveilla dans le lit de Phyllis. Elle était enroulée dans les draps à côté de lui. Après le dîner, le groupe tout entier s’était retrouvé dans la salle d’observation. C’était devenu une habitude. Il avait continué à bavarder avec Claire, Jessica et Berkina, et Jessica s’était montrée très amicale avec lui, comme d’habitude. Phyllis avait remarqué cela. Et elle l’avait suivi jusqu’aux toilettes, près de l’ascenseur. Elle l’avait embrassé sans prévenir, comme toujours, et ils avaient fini par descendre à l’étage des dortoirs, puis dans sa chambre. Sax avait été gêné de quitter ses amis comme ça, sans prévenir, mais il ne lui en avait pas moins fait l’amour avec passion.
Mais à présent, tandis qu’il l’observait endormie, il se souvenait de leur fuite précipitée avec dégoût. Sax n’avait jamais été poursuivi par les femmes auparavant, mais il n’avait aucune vanité à tirer de ce nouvel était de fait : il était clair qu’il devait cela à la chirurgie esthétique de Vlad qui, avec un peu de chance, avait su lui donner un visage qui plaisait aux femmes. C’était une question de quelques millimètres de chair, d’os et de cartilages, qui se positionnaient de façon plus ou moins séduisante. Vlad avait travaillé sur son visage, et maintenant les femmes désiraient attirer son attention, même s’il était toujours la même personne. Une personne pour qui jamais Phyllis n’avait manifesté le moindre intérêt. Difficile de ne pas avoir des pensées cyniques à ce propos…
Il quitta le lit et enfila l’une des combinaisons légères récemment conçues, bien plus confortables que les vieux walkers des premières années.
Et il retourna vers le glacier.
Dans le froid du matin, il remonta le fleuve de glace balisé avant d’obliquer sur la pente ouest. Il passa les fellfields fleuris tapissés de givre qui commençait à fondre dans la lumière, et atteignit un point où le glacier, tout à coup, passait un petit escarpement qui ressemblait à une sorte de cascade de glace. Elle s’orientait sur la gauche en suivant les arêtes rocheuses qui la bordaient. Et soudain, un craquement intense résonna, suivi par une vibration dans les basses fréquences qui secoua Sax jusqu’au creux du ventre. La glace venait de bouger. Il s’arrêta net et écouta. Il perçut le tintement lointain d’un torrent sous la glace. Il se remit en marche. Il se sentait plus heureux et plus léger à chaque pas. La clarté était limpide et la vapeur montait du glacier comme une fumée blanche.
Et c’est alors que, à l’abri de plusieurs blocs énormes, il se retrouva dans un fellfield en amphithéâtre, empli de fleurs qui faisaient songer à autant de touches de peinture multicolores. Tout au fond, il y avait une petite prairie orientée au sud, d’un vert intense. Des ruisseaux givrés s’entrecroisaient sur la mousse et les roseaux. Et, à la lisière de l’amphithéâtre, à l’abri de crevasses et de rochers en surplomb, des arbres nains avaient poussé.
Un krummholz qui, dans l’échelle de l’évolution des paysages de montagne, suivait immédiatement les prairies alpestres. Ces arbustes appartenaient à des espèces courantes. Il y avait là surtout des épicéas blancs, Picea glauca, qui, dans ces rudes conditions climatiques, se miniaturisaient d’eux-mêmes pour épouser les volumes où ils poussaient. À moins qu’on ne les ait plantés là, ce qui était probable. Il aperçut également des Pinus contorta, au milieu des épicéas plus nombreux. C’étaient les conifères les plus résistants au froid sur Terre et, apparemment, les gens de Biotique avaient greffé des espèces halophytes, comme les tamarins. Toute la gamme du génie génétique avait été déployée pour aider à leur croissance, pourtant les conditions extrêmes de Mars la freinaient. Ces arbres, capables d’atteindre trente mètres de haut, étaient recroquevillés dans leurs niches, bousculés par les tempêtes et les bourrasques de neige qui attaquaient leurs branches comme des sécateurs. D’où le nom allemand de krummholz : « bois tordu », ou, mieux, « bois des elfes » – la zone où les arbres parviennent à exister sur les fellfields ou les prairies. La limite de végétation.