Lentement, Sax explora l’amphithéâtre, sautant de rocher en rocher, inspectant les plaques de mousse, les roseaux, l’herbe et chacun des arbres tour à tour. Les plus petits étaient tellement convulsés qu’ils semblaient entretenus par un jardinier de bonsaï devenu fou.
Régulièrement, il murmurait :
— Comme c’est beau ! Comme c’est beau !
Il effleurait les branches, l’écorce laminée.
— Comme c’est beau ! Il suffirait de quelques taupes, de marmottes, de renards, de campagnols, de visons.
Mais le gaz carbonique de l’atmosphère représentait encore trente pour cent de l’air et sa pression devait être d’au moins 50 millibars. Dans une telle atmosphère, les mammifères étaient condamnés à périr. C’était pour cette raison qu’il s’était toujours opposé au modèle de terraforming à deux temps, qui nécessitait un apport massif de CO2 avant toute chose. Comme si le réchauffement de cette planète était le seul et unique objectif ! Mais ça n’était pas le véritable objectif. Le véritable objectif, c’était d’amener des animaux à survivre en surface. Non seulement ce serait un bien en lui-même, mais aussi pour les plantes, qui étaient nombreuses à dépendre des animaux. La plupart de ces plantes de fellfield se propageaient d’elles-mêmes, bien sûr, et Biotique avait libéré certains insectes génétiquement modifiés qui accomplissaient avec entêtement leur travail de pollinisation. Mais il y avait d’autres fonctions symbiotes qui exigeaient l’existence d’animaux : l’aération du sol par les taupes et les campagnols, la dispersion des graines par les oiseaux. Sans eux, les plantes ne pourraient poursuivre leur croissance, et certaines périraient. Non, ils devaient réduire le taux de CO2 dans l’air, probablement jusqu’à 10 millibars, ce qui était la pression sur Mars quand ils avaient débarqué. C’était pour cela qu’il était tellement troublé par le plan que ses collègues avaient évoqué : fondre le régolite avec des loupes en orbite. Car cela ne ferait qu’augmenter le problème.
Mais, pour un temps, il bénéficiait de cette beauté inattendue. Il passa des heures à admirer tous ces spécimens, les troncs en spirales, les branches tourmentées, l’écorce et les tapis d’aiguilles. C’était comme une sculpture flamboyante. Et il était à genoux, le nez plongé dans les roseaux, le derrière vers le ciel, lorsque Phyllis, Claire et tout un groupe débouchèrent soudain dans la prairie et éclatèrent de rire en le voyant. Ils foulaient aux pieds l’herbe vivante.
5
Phyllis resta en sa compagnie cet après-midi-là, comme elle l’avait fait déjà une ou deux fois, et ils revinrent ensemble à la station. Sax essayait de jouer le rôle du guide indigène, lui désignant les plantes qu’il avait étudiées la semaine précédente. Mais Phyllis ne posait pas de questions, et elle ne paraissait même pas l’écouter. Elle semblait n’être là que pour faire de lui son public, le témoin de son existence. Il laissa donc tomber les plantes et se mit à poser des questions. Il l’écouta avec attention. Après tout, il avait là une excellente occasion d’en apprendre plus sur les structures martiennes actuelles. Même si elle exagérait son rôle.
— J’ai été stupéfaite de voir avec quelle rapidité Subarashii a construit le nouvel ascenseur et l’a installé, lui dit-elle.
— Subarashii ?
— Oui. Ils étaient le principal entrepreneur dans ce projet.
— Mais qui a passé le contrat ? L’AMONU ?
— Oh ! non. L’AMONU a été remplacée par l’Autorité transitoire de l’ONU.
— Donc, quand tu étais présidente de l’Autorité transitoire, tu étais effectivement présidente de Mars.
— Je dirais que le pouvoir présidentiel tourne entre les membres, en fait ça ne confère pas un pouvoir très supérieur à celui des autres membres. Ça n’existe que pour les médias et les meetings publics. De l’embrouille.
— Pourtant…
— Oh, oui, je sais… (Elle se mit à rire.) C’est un poste que pas mal de mes vieux collègues auraient voulu avoir mais qu’ils n’ont jamais réussi à décrocher. Chalmers, Bogdanov, Boone, Toitovna – je me demande ce qu’ils auraient pensé s’ils avaient vu ça. Mais ils ont choisi le mauvais cheval.
Sax détourna le regard.
— Alors pourquoi est-ce Subarashii qui a construit le nouvel ascenseur ?
— Parce que le comité directeur de l’AT l’a voté comme ça. Praxis avait fait une offre, mais personne n’aime Praxis.
— Et maintenant que l’ascenseur fonctionne à nouveau, tu crois que les choses vont encore changer ?
— Oh, mais oui ! Certainement ! Des tas de choses étaient en panne depuis les troubles. L’émigration, la construction, le terraforming, le commerce – tout a été ralenti. On a même eu du mal à reconstruire certaines des cités qui avaient été partiellement touchées. On a appliqué des lois militaires, ce qui était nécessaire, vu ce qui était arrivé.
— Bien sûr.
— Mais aujourd’hui, tous les métaux qui se sont entassés depuis quarante ans vont faire irruption sur le marché terrien, et l’économie mondiale en sera incroyablement stimulée ! Nous allons recommencer les échanges avec la Terre, les investissements vont reprendre, et l’émigration aussi. On est enfin prêt à faire redémarrer les choses.
— Comme la soletta ?
— Exactement ! C’est l’exemple parfait. Il existe toutes sortes de plans d’investissements sur cette planète.
— Oui. Des canaux à partois en verre, dit Sax. Ça banaliserait les moholes.
Phyllis reprit son discours sur les perspectives éclatantes de l’économie terrienne.
Sax s’étonna :
— Mais je pensais que la Terre avait des problèmes graves.
— Oh… La Terre a toujours eu des problèmes graves. Il faut qu’on s’habitue à cette idée. Non, je suis très optimiste. Je pense que la récession les a tous durement touchés, des grands tigres de l’économie jusqu’aux pays moins développés. Mais l’afflux de métaux industriels va stimuler l’économie pour tous, y compris pour les sociétés qui contrôlent l’environnement. Et, malheureusement, il semble bien que le dépérissement résoudra leurs autres problèmes.
Sax se concentra sur la moraine qu’ils escaladaient. Ici, le flux de solidification avait provoqué le glissement du régolite en une série de creux et de bosses. Même s’il semblait gris et inerte, un dessin ténu, pareil à une mosaïque, révélait qu’il était en fait recouvert de flocules de lichen bleuâtre. Dans les creux, Sax remarqua des touffes semblables à de la cendre et se courba pour recueillir un échantillon.
— Regarde, dit-il à Phyllis. De la trinitaire des neiges.
— On dirait de la poussière.
— C’est à cause des champignons parasites qui poussent à sa surface. En fait, elle est verte. Tu vois ces petites feuilles ? Ce sont de nouvelles pousses encore intactes.