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Sax se retrouva tellement troublé et excité par les perspectives d’évolution du temps qu’il se dit qu’il ferait tout aussi bien de laisser tomber ses études botaniques pour se consacrer entièrement à la climatologie. Autrefois, c’est ce qu’il aurait fait, il se serait investi jusqu’à ce que sa curiosité soit satisfaite, tout en réussissant à apporter sa contribution à chaque problème nouveau qui se serait présenté.

Mais cette approche avait manqué de discipline, il le comprenait maintenant : ça ne l’avait amené qu’à une méthode de dispersion, et même à un certain dilettantisme.

À présent, en tant que Stephen Lindholm, au service de Claire et de Biotique, il devait renoncer à la climatologie et jeter un dernier regard de regret aux clichés des satellites, à leurs nouveaux tourbillons nuageux, et se contenter d’apprendre aux autres l’approche de ce cyclone et de bavarder à propos du temps comme ils le faisaient au labo ou après le dîner – et il allait reprendre son travail dans le petit écosystème et ses plantations afin d’aider à l’effort commun. Et comme il commençait à découvrir les particularités d’Arena, les restrictions que lui imposait sa nouvelle identité n’étaient pas une mauvaise chose. Elles impliquaient qu’il s’oblige à se concentrer sur une unique discipline d’une façon qu’il n’avait plus connue depuis ses recherches postdoctorales. Et ce qu’il avait à gagner par cette concentration devenait de plus en plus évident pour lui. Il pourrait peut-être devenir un meilleur chercheur.

* * *

Le lendemain, les vents étaient simplement vifs, et il repartit vers le petit carré de lichen corallien qu’il étudiait quand la tempête de sable s’était levée. Toutes les fissures étaient à présent ensablées, ce qui devait être le cas la plupart du temps. Il en attaqua une à la brosse et regarda à l’intérieur en multipliant par vingt le grossissement de sa visière. Les parois de la fissure étaient revêtues de cils très fins, plus ou moins comparables au duvet des feuilles de la quintefeuille alpine. À l’évidence, ces surfaces déjà bien abritées n’avaient pas besoin de protection supplémentaire. Peut-être étaient-elles chargées de libérer l’excédent d’oxygène des tissus semi-cristallins de la masse extérieure… Un phénomène spontané ou planifié ?… Il lut les descriptions sur son bloc de poignet et ajouta quelques relevés personnels à partir du spécimen qu’il observait, car les cils ne semblaient pas être décrits. Puis il sortit un mini-appareil de sa poche, prit un cliché, préleva un échantillon de cils, rangea le tout et reprit sa progression.

Des fragments de glace craquaient sous ses pas. De petites fontaines naturelles devenaient des torrents dans les saignées profondes pour disparaître tout à coup dans des trous bleus. Les arêtes de la moraine scintillaient comme des côtes d’or dans la chaleur qui montait. Et cette vision lui rappela le plan de la soletta. Il sifflota entre ses lèvres.

Il s’étira longuement en se redressant. Il se sentait vivant et curieux, heureux, dans son élément. Le scientifique au travail. Il apprenait à aimer « l’histoire naturelle », telle qu’elle avait été abordée par les Grecs anciens, les savants de la Renaissance et plus encore ceux du dix-huitième siècle : l’observation minutieuse des choses de la nature, leur description, leur classement, leur taxinomie – cette tentative fondamentale pour expliquer ou, du moins dans son premier stade, pour décrire. Les historiens de la nature avaient toujours exprimé un tel bonheur dans leurs écrits. Linné et son latin sauvage, Lyell avec ses rocailles, Wallace, Darwin, et le grand bond qu’ils avaient fait de la catégorie à la théorie, de l’observation au paradigme. C’était cela que Sax percevait, ici, sur le glacier d’Arena, en l’an 2101, au milieu de toutes ces espèces nouvelles, ce processus de croissance et de spéciation à demi humain, à demi martien – un processus qui nécessiterait bientôt ses propres théories, une sorte d’évo-histoire, d’historico-évolution, ou de la simple aréologie. Ou bien encore la viriditas d’Hiroko. Les théories sur le projet de terraforming – non seulement telles qu’elles se définissaient dans leurs buts mais dans la façon dont elles s’appliquaient. De l’histoire naturelle, en vérité. Une faible partie de ce qui se passait sur le terrain pouvait être étudiée en labo, et ainsi l’histoire naturelle devait reprendre la place qui était la sienne parmi les autres sciences, en toute égalité. Ici, sur Mars, de nombreuses hiérarchies étaient destinées à s’effondrer. Il ne s’agissait pas d’une analogie absurde, mais tout simplement d’une observation précise de ce que chacun pouvait voir.

Ce que chacun pouvait voir. Est-ce qu’il l’aurait compris, avant de se retrouver là ? Est-ce qu’Ann le comprendrait ? Courbé vers la surface craquelée du glacier, il se surprit à penser à elle. Chaque berg, chaque crevasse lui apparaissait comme s’il avait laissé sa visière sur agrandissement 20, mais avec une profondeur de champ infinie – il décelait toutes les tonalités d’ivoire et de rose des surfaces bosselées, les reflets des miroirs d’eau gelée, les promontoires qui se succédaient et semblaient s’empiler sur l’horizon, avec une précision chirurgicale. Et il prit conscience que cet effet optique n’était pas accidentel (comme s’il avait eu les larmes aux yeux, par exemple), mais qu’il résultait d’une compréhension conceptuelle du paysage qui montait en lui. Une sorte de vision cognitive, et il ne put s’empêcher de se rappeler ce que disait Ann avec colère : Mars est un endroit que tu n’as jamais vu.

Il avait pris cela pour une figure de style. Mais maintenant il se rappelait Kuhn affirmant que les savants qui utilisaient des paradigmes différents existaient dans des mondes littéralement différents, parce que l’épistémologie était une composante à part entière de la réalité. Les aristotéliciens ne pouvaient tout simplement pas voir le pendule de Galilée, qui pour eux n’était qu’un corps tombant avec une certaine difficulté ; et, en général, les savants qui discutaient les mérites comparés de paradigmes concurrents se parlaient sans se comprendre, utilisant les mêmes mots pour désigner des réalités différentes.

Il avait considéré cela aussi comme une figure de style. Mais en y repensant maintenant, en absorbant la clarté hallucinatoire de la glace, il dut admettre qu’il y trouvait décrit ce qu’il avait toujours senti dans ses conversations avec Ann. Ils en avaient été frustrés tous deux. Et quand elle lui avait lancé au visage qu’il n’avait jamais vu Mars, ce qui était faux à plusieurs niveaux, elle avait peut-être simplement voulu dire qu’il n’avait pas vu sa planète Mars à elle, celle qu’elle créait par son paradigme. Ce qui était incontestablement la vérité.

Maintenant, il voyait un monde qu’il n’avait encore jamais vu. Mais la transformation s’était produite en quelques semaines passées à observer ces parties du paysage martien qu’Ann méprisait, celles où poussaient de nouvelles formes de vie. Aussi doutait-il que cette planète, avec ses algues des neiges, ses lichens des glaces et ses petits carrés de tapis persans frangeant le glacier, fût celle d’Ann. Non plus que celle de ses collègues du terraforming, qu’ils soient anciens ou nouveaux. C’était une fonction de ce qu’il croyait, lui, et de ce qu’il voulait – sa planète Mars à lui, déployée là devant ses yeux, en route vers quelque chose de nouveau. Et, comme un coup au cœur, il souhaita brusquement pouvoir saisir Ann en cette seconde-là, et l’entraîner jusqu’à la moraine occidentale d’Arena pour lui dire : « Tu vois ? Tu vois ? Est-ce que tu vois ? »