Ils rebroussèrent chemin entre les fanions, collant à leur piste, d’un point émeraude à l’autre. La visibilité diminuait très vite, et bientôt, ils ne purent distinguer leurs points de repère.
— Hé, proposa Phyllis, si on se mettait à l’abri sous un de ces icebergs ?…
Elle se dirigeait déjà vers la forme vague d’un éperon glaciaire, et Sax courut derrière elle en lançant :
— Attention ! Il y a pas mal de séracs qui sont crevassés à leur base.
À la seconde où il tendait la main pour saisir la sienne, elle disparut, comme si elle venait de tomber dans un piège. Il parvint pourtant à attraper son poignet, et il la suivit, atterrissant douloureusement à genoux dans la glace. Phyllis, elle, poursuivait sa descente vers le fond de la crevasse. Il aurait pu libérer sa main mais, instinctivement, il se cramponna et fut entraîné à sa suite. Ils dévalaient le toboggan de neige tassée vers le fond de la crevasse et, sous leur poids, la neige cédait, et leur descente se poursuivait. Jusqu’à ce qu’ils tombent sur une couche de sable gelé après quelques secondes terrifiantes de chute libre.
Sax, qui avait été amorti par Phyllis, se redressa indemne. Son intercom lui transmettait des bruits de succion inquiétants, mais il comprit très vite qu’elle avait eu le souffle coupé et mettait un certain temps à le récupérer. Ensuite, elle fit jouer prudemment ses membres et lui annonça qu’apparemment tout était OK. Il ne put qu’admirer en silence sa résistance.
Il constata que le tissu de sa combinaison était lacéré au-dessus du genou droit, mais qu’il n’avait rien. Il prit le ruban autocollant dans sa poche et répara la déchirure. Son genou serait probablement brûlé par le froid, mais, pour l’instant du moins, il ne le faisait pas souffrir. Il décida de l’oublier et de se lever.
Il constata que le trou par lequel ils avaient surgi de la neige se trouvait approximativement à deux mètres au-dessus de son bras levé. Ils se trouvaient dans une bulle allongée : le fond de la crevasse avait plus ou moins la forme d’un sablier. La paroi en aval était faite de glace pure, et celle d’amont était du rocher gelé. Le vague cercle de ciel libre qu’ils discernaient par l’orifice était de couleur pêche, et la glace bleutée de la paroi de la crevasse étincelait sous les reflets du soleil. L’ensemble était donc opalescent, et plutôt spectaculaire. Mais ils étaient bel et bien coincés.
— Notre signal de bipeur a été coupé, déclara Sax à Phyllis en s’asseyant à côté d’elle. Ils vont probablement partir à notre recherche.
— Oui. Mais est-ce qu’ils vont nous trouver ?
Il haussa les épaules.
— Les bipeurs donnent une direction approximative.
— Mais il y a le vent ! La visibilité va chuter à zéro !
— Il ne nous reste qu’à espérer qu’ils s’en tirent avec ça.
La crevasse s’étendait vers l’est comme un long couloir au plafond bas. Sax s’accroupit et braqua sa lampe dans l’espace qui séparait la roche de la glace. Et qui se perdait dans les tréfonds, à l’est du glacier, pour autant qu’il pût voir. Il se dit qu’il était possible qu’il continue jusqu’à l’une des petites grottes du bord latéral de la moraine. Il en fit part à Phyllis et s’avança pour explorer plus avant la crevasse en la laissant là, afin d’être certain que les éventuels groupes de chercheurs ne risqueraient pas de trouver le fond du trou vide.
De part et d’autre du faisceau intense de sa lampe frontale, Sax découvrit une glace d’un bleu cobalt intense, un effet causé par la dispersion lumineuse, le même effet qui bleuissait le ciel. En éteignant sa lampe, il constata que la clarté suggérait que la couche de glace, au-dessus d’eux, n’était pas très épaisse. Elle correspondait sans doute à la hauteur de leur chute, s’il réfléchissait bien.
Phyllis lui demanda comment ça se passait.
— Ça va. Je crois que cet espace a été provoqué par le glacier qui a franchi un escarpement transversal. Il peut donc très bien se poursuivre jusqu’au bout.
Mais ce n’était pas le cas. Cent mètres plus loin, la glace de la paroi gauche se refermait sur le rocher de droite : ils étaient dans une impasse.
En revenant sur ses pas, il progressa plus lentement, s’arrêtant parfois pour inspecter des fissures et certains fragments de roc qui avaient sans doute été arrachés à l’escarpement. Dans une fissure, le bleu cobalt de la glace se teintait de vert et, de sa main gantée, il extirpa une masse sombre, oblongue, verte, gelée en surface mais molle en dessous : un fragment dentritique d’algue bleu-vert.
— Waouh ! cria-t-il en arrachant quelques filaments avant de remettre le bloc en place.
Il avait lu quelque part que les algues s’incrustaient dans le lit de glace et de roc de la planète et qu’on avait trouvé certaines bactéries à des profondeurs encore plus importantes. Mais on ne pouvait que s’émerveiller de découvrir cette vie végétale si loin du soleil. Il éteignit à nouveau sa lampe et retrouva la clarté de cobalt de la glace tout autour de lui, faible mais si riche. Comment les organismes vivants pouvaient-ils exister dans ce froid, cette pénombre ?
— Stephen ?
— J’arrive. Regarde… Une algue bleu-vert. Il y en a partout là-bas.
Elle ne jeta qu’un bref regard aux brins d’algue. Il s’assit, prit un sac à échantillons et y glissa un filament avant de l’examiner à la loupe, sous un grossissement de vingt fois. Ce qui n’était pas suffisant pour ce qu’il cherchait mais révélait quand même le vert dentritique de la plante qui redevenait molle en perdant sa pellicule de glace. Il y avait dans la mémoire de son lutrin des catalogues d’algues au même grossissement, mais il ne parvint pas à rattacher cette variété martienne à telle ou telle autre au détail près.
— Elle n’a peut-être jamais été décrite, dit-il enfin. Ça serait important, dans la mesure où on peut se demander si le taux de mutation sur Mars n’est pas supérieur aux normes courantes. On devrait commencer des expériences pour le déterminer.
Phyllis ne répondit pas.
Sax capta soudain des sifflements et des crépitements sur sa radio et Phyllis appela aussitôt sur la fréquence commune. Bientôt, des voix répondirent et, peu après, un casque rouge apparut dans le trou, au-dessus d’eux.
— On est là ! lança Phyllis.
— Une seconde, dit la voix de Berkina. On vous lance une échelle !
Après une escalade pénible, ils se retrouvèrent à la surface, clignant des yeux dans la lumière, ployés sous le vent, qui était encore violent. Phyllis ne cessait pas de rire en expliquant à sa façon ce qui leur était arrivé.
— On se tenait par la main pour ne pas être séparés et boum ! on s’est retrouvés tout au fond !
L’équipe de secours leur raconta la violence des bourrasques en surface. Quand ils se retrouvèrent à la station et qu’ils ôtèrent leurs casques, tout semblait redevenu normal. Mais Phyllis dévisagea brièvement Sax, avec un regard très curieux, comme si Sax, pendant leur séjour sous le glacier, lui avait révélé quelque chose qui la mettait sur ses gardes – comme si un souvenir lui était revenu, là-bas, au fond de la crevasse. Il était possible qu’il se soit comporté un instant comme son vieux camarade Saxifrage Russell.
6
Durant l’automne du Nord, ils poursuivirent leur travail sur le glacier. Les jours se firent plus courts et les vents plus froids. Chaque nuit, de grandes fleurs de glace aux formes compliquées s’épanouissaient et ne commençaient à fondre aux extrémités de leurs pétales qu’au milieu de l’après-midi, brièvement. Puis, elles se durcissaient et servaient de base à d’autres pétales plus complexes encore qui s’ouvraient le matin suivant. Et toutes ces écailles et ces copeaux cristallins s’élançaient de plus en plus loin de la tige centrale et des anciennes feuilles de glace, plus larges et plus dures. Ils ne pouvaient éviter d’écraser sous leurs bottes des mondes entiers de fragilité scintillante, en quête des plantes qui étaient désormais enrobées de givre et dont ils devaient étudier le comportement sous le froid approchant. Sax, en sentant le vent pénétrer son walker épais, le regard perdu sur l’étendue blanche et bosselée, eut le sentiment qu’un hiver très rigoureux était inévitable.