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Mais les apparences étaient trompeuses. Bien sûr, le gel viendrait, mais les plantes devenaient plus coriaces, comme disaient les jardiniers de l’hiver : elles se préparaient à l’attaque du froid.

Sax, en étudiant les signes dans la mince couche de neige, apprit que le processus se déroulait en trois stades. D’abord, les horloges phytochromes des feuilles sentaient les jours raccourcir – et à présent la réduction s’accélérait, avec des fronts sombres qui arrivaient chaque semaine avec leur cavalerie lourde de cumulo-nimbus ventrus et noirs qui déversaient leurs averses de neige sale. Dans le deuxième stade, la croissance des espèces s’interrompait, les hydrocarbones refluaient jusque dans les racines, et des quantités d’acide abscisique se développaient dans certaines feuilles qui finissaient par tomber. Sax en trouva en abondance, jaunies, roussies, parfois encore attachées à la tige, collées au sol : elles alimentaient la plante encore vivante en continuant de récupérer la lumière solaire. Là, l’eau quittait les cellules pour devenir des cristaux de glace intercellulaires, les membranes cellulaires se durcissaient, tandis que des molécules de sucre remplaçaient les molécules d’eau de certaines protéines. Et dans le troisième et dernier stade, le plus froid, une couche de glace lisse se formait autour des cellules sans les rompre, selon un processus que l’on appelait la vitrification.

Dans cette phase, les plantes pouvaient tolérer des températures inférieures à 220 kelvins, ce qui était à peu près la température moyenne de Mars avant l’arrivée des hommes. Et désormais sa température extrême. Et la neige qui tombait durant les tempêtes de plus en plus fréquentes servait d’agent isolant aux plantes en conservant le sol à des températures moins froides que sous le vent. Il se dit qu’il aimait se trouver là, sous les vagues basses de nuages, sur la surface légère du glacier, courbé sous le vent et avançant pas à pas. Mais Claire voulait qu’il retourne à Burroughs, pour travailler au labo sur le projet des tamarins de toundra qui était sur le point d’aboutir. Et Phyllis, de même que les gens d’Armscor et de l’Autorité transitoire, devait elle aussi regagner Burroughs.

Et c’est ainsi qu’un jour ils quittèrent la station pour la laisser aux soins de jardiniers-chercheurs. Ils se dirigèrent vers le sud dans une caravane de patrouilleurs.

En apprenant que Phyllis et ses collègues allaient les accompagner, Sax avait émis quelques grognements de mauvaise humeur. Il avait espéré qu’un simple éloignement physique mettrait fin à ses relations avec Phyllis en même temps que ses regards inquisiteurs. Mais puisqu’ils rentraient ensemble, il décida qu’il devait faire quelque chose. S’il voulait que leur aventure se termine, c’était à lui de rompre. D’une façon ou d’une autre. Depuis le départ, il avait eu la conviction que cette liaison n’avait pas été une très bonne idée. Mais que dire de ce qui était aussi inexplicable qu’urgent ? Pourtant l’urgence était passée, et il restait seul en face d’une personne qui était au mieux irritante, au pire dangereuse. Et le fait qu’il ait agi en parfaite mauvaise foi depuis le départ n’avait rien d’apaisant. Tout cela, à vrai dire, lui semblait maintenant plutôt monstrueux.

Le premier soir, à Burroughs, son bloc de poignet bippa. Phyllis lui proposait qu’ils aillent dîner ensemble en ville, il accepta. Avant de maugréer pendant un moment. La soirée ne s’annonçait pas facile.

Ils se retrouvèrent dans un restaurant à patio d’Ellis Butte que Phyllis connaissait, à l’ouest de Hunt Mesa. Ils eurent droit à une table de coin, avec vue sur les quartiers chics entre Ellis et la montagne de la Table, où de nouvelles résidences avaient été construites autour de Princess Park. La montagne de la Table était maintenant tapissée de baies vitrées au point de ressembler à un palace gigantesque. Et les mesas, au-delà, n’étaient pas moins flamboyantes.

Les serveurs apportèrent une carafe de vin, puis ce fut le moment du dîner, ce qui interrompit le bavardage de Phyllis qui n’en finissait pas de disserter sur les nouvelles constructions de Tharsis. Elle se révélait très amène avec le personnel, dédicaçant des serviettes à tous, leur demandant d’où ils venaient, depuis combien de temps vivaient-ils sur Mars, etc. Sax mangea calmement sans vraiment la quitter de l’œil, observant parfois le panorama, impatient que le dîner s’achève. Mais il semblait interminable.

Finalement, ils se retrouvèrent dans l’ascenseur qui accédait au fond de la vallée. Ce qui ramena à l’esprit de Sax le souvenir de leur première nuit : particulièrement dérangeant. Phyllis avait peut-être le même sentiment, et la longue descente se fit dans le plus lourd silence.

Et puis, dès qu’ils se retrouvèrent sur les pelouses du boulevard, elle le serra brièvement entre ses bras, l’embrassa sur la joue et lui dit :

— Stephen, ça a été une soirée merveilleuse. Et tout ce temps que nous avons passé à Arena a été délicieux. Je crois que je n’oublierai jamais notre petite odyssée sous le glacier. Mais à présent, il va falloir que je retourne à Sheffield pour m’occuper de toutes les affaires en attente, tu sais. J’espère bien que tu viendras me rendre visite.

Sax lutta pour contrôler son expression : il se demandait quelles émotions Stephen aurait éprouvées et ce qu’il aurait pu dire à cette minute. Phyllis était une femme vaniteuse et il paraissait probable qu’elle oublierait leur aventure plus vite si elle pensait l’avoir blessé que s’il semblait soulagé. Il s’efforça donc d’exprimer une certaine tristesse, plissa les lèvres, baissa les yeux et dit :

— Ah…

Elle rit comme une petite fille et le prit par les épaules.

— Allons… On a eu du bon temps, non ?… Et puis, on se reverra un jour, ici ou à Sheffield. Ne sois pas triste.

Il haussa les épaules.

— Je sais, dit-il avec un sourire nerveux, peiné. C’est seulement que ça m’a paru si bref…

— Je sais… (Elle l’embrassa.) À moi aussi. Mais on pourra peut-être reprendre tout ça quand on se reverra…

Il hocha la tête. Il comprenait soudain ce que les acteurs devaient parfois ressentir. Que faire ?…

Mais, sur un dernier au revoir, elle s’éloignait déjà. Il se contenta d’agiter la main par-dessus son épaule, très vite.

Il traversa le boulevard du Grand Escarpement vers Hunt Mesa. C’était fait. Et plus facilement qu’il ne l’avait redouté, c’était certain. En fait, cela lui convenait parfaitement. Mais quelque part au fond de lui il était irrité. En passant devant les vitrines des étages inférieurs de Hunt, il observa son reflet : une espèce de vieux chnoque qui jouait les séducteurs. Beau ? Beau pour certaines femmes, quelquefois. Choisi, utilisé comme partenaire au lit pendant quelques semaines et balancé à la première occasion. Il était probable que ça arrivait souvent et plutôt aux femmes qu’aux hommes, sans doute, si l’on tenait compte des inégalités de la culture et de la reproduction. Mais désormais, avec la culture en miettes et la reproduction totalement hors de cause… Oui, Phyllis était une garce. Mais il n’avait pas à s’en plaindre : il lui avait menti dès la première heure. Non seulement à propos de son identité réelle mais de ses sentiments.