Un autre auditeur venait de se lever.
— Est-ce que vous ne pensez pas que le modèle standard est inadéquat, si nous prenons en compte la quantité d’azote dont nous disposons ?
— Pas si l’azote est totalement libéré dans l’atmosphère.
Mais cette perspective était improbable, comme le fit immédiatement remarquer l’interlocuteur de Borazjani. Un pourcentage important d’azote demeurerait au sol, là où, en fait, il était utile aux plantes. Donc, ils manquaient d’azote, comme Sax l’avait toujours su. Et s’ils maintenaient le taux de CO2 dans l’atmosphère aux plus bas niveaux, cela laisserait le pourcentage d’oxygène à un niveau supérieur dangereux. Un autre auditeur se leva et déclara qu’il était possible que le manque d’azote puisse être compensé par le dégagement d’un autre gaz inerte, comme l’argon, par exemple. Sax plissa les lèvres : il avait libéré de l’argon dans l’atmosphère depuis 2042, quand il avait pris conscience du problème, et le régolite contenait de l’argon en quantités importantes. Mais il n’était pas facile de le libérer, comme l’avaient découvert ses ingénieurs et comme le déclaraient diverses personnes dans la salle en ce même instant. Non, l’équilibre des gaz dans l’atmosphère était en train de devenir un vrai problème.
Une femme remarqua qu’un consortium de transnats, sous la coordination d’Armscor, construisait un système de navette destiné à récupérer l’azote quasi pur de l’atmosphère de Titan, qui serait liquéfié, expédié vers Mars et dispersé dans l’atmosphère supérieure. Sax, attentif, fit quelques calculs rapides sur son lutrin. Et il plissa le front en voyant les résultats : il faudrait un très grand nombre d’allers et retours pour réussir cette entreprise, ou alors des navettes particulièrement énormes. Incroyable que quiconque ait pu penser que cela méritait l’investissement de départ.
La discussion était repartie sur la soletta. Elle était certainement en mesure de compenser les 5 ou 8 K qu’ils perdraient en abaissant le taux de CO2 et elle apporterait même un peu plus de chaleur. Théoriquement (Sax consulta son lutrin) on pourrait atteindre les 22 K. La réduction du taux de CO2 elle-même ne serait pas facile, fit remarquer quelqu’un. Un représentant des labos de Subarashii, non loin de Sax, se dressa alors pour annoncer qu’un débat avec démonstration sur la soletta et les loupes aériennes aurait lieu plus tard, lorsqu’ils auraient réussi à clarifier largement les questions de base. Avant de se rasseoir, il ajouta que les graves défauts du modèle uniphase rendaient la création du modèle biphasé impérative.
Une bonne partie de l’auditoire accueillit cela en écarquillant les yeux. Sur ce, Borazjani déclara qu’ils devaient libérer la salle pour la prochaine réunion. Nul n’avait émis de commentaire sur son modèle astucieux, qui avait mis en évidence avec plausibilité tous les apports des différentes méthodes de réchauffement de la planète. Mais, sous un certain angle, c’était un signe de respect – personne n’avait critiqué le modèle, et la prééminence de Borazjani dans ce domaine était acceptée par tous. L’auditoire se levait, et quelques-uns se dirigeaient vers lui pour échanger quelques paroles. Et un millier de conversations démarrèrent au moment où ils se déversaient tous dans les couloirs.
Sax alla déjeuner avec Berkina dans un café, au pied de Branch Mesa. Autour d’eux, d’autres scientifiques venus de toutes les régions de Mars bavardaient en mangeant. « On pense à une part par milliard. » « Non, les sulfates se comportent selon les estimations modérées. » À les entendre, les gens de la table voisine considéraient qu’on allait passer au modèle biphasé. Une femme venait de parler d’une augmentation de la température moyenne jusqu’à 295 K, soit 7 K de plus que la moyenne terrestre elle-même.
Devant toutes ces expressions de hâte, d’avidité pour la chaleur, Sax avait l’air sombre. Il ne voyait pas pourquoi ils n’étaient pas satisfaits des progrès qui avaient été faits jusqu’alors. Le but ultime n’était pas purement la chaleur, après tout, mais une surface planétaire viable. Il avait constamment maintenu cette position et elle avait dominé tous les programmes qu’il avait lancés en 2042. Les résultats, jusqu’alors, ne lui donnaient aucune raison de se plaindre. L’atmosphère actuelle de Mars avoisinait les 160 millibars et elle était composée à parts à peu près égales de CO2, d’oxygène et d’azote, avec des traces d’argon et autres gaz rares. Ce n’était pas le mélange que Sax souhaitait à terme, mais c’était ce qu’on avait pu faire de mieux avec l’inventaire des corps volatils dont on disposait au départ. Et cela représentait un stade plausible vers le mélange final que Sax avait en esprit. Sa recette, qui appliquait la première formule de Fogg, était la suivante :
300 millibars d’azote
160 millibars d’oxygène
30 millibars d’argon, d’hélium, etc.
10 millibars de CO2
Pression totale at datum : 500 millibars
Toutes ces quantités avaient été fixées en fonction des exigences physiques et des limites de toutes sortes. La pression totale devait être suffisamment élevée pour que l’oxygène circule dans le sang, et 500 millibars correspondait à la pression enregistrée sur Terre à une altitude de quatre mille mètres : la limite extrême où les hommes pouvaient vivre. Étant donné qu’il s’agissait de la limite supérieure, il serait préférable, dans l’atmosphère ténue de Mars, que le taux d’oxygène soit plus important que sur Terre, mais pas trop, sinon il deviendrait difficile d’éteindre les incendies. Quant au CO2, il fallait le maintenir au-dessous de 10 millibars, sinon, il serait toxique. En ce qui concernait l’azote, plus il y en aurait mieux ce serait. En fait, une pression de 780 millibars serait idéale, mais l’estimation de la quantité d’azote sur Mars plafonnait à moins de 400 millibars, et par conséquent on ne pouvait espérer libérer plus de 300 millibars dans l’air de la planète, raisonnablement, peut-être un peu plus… Le manque d’azote était en fait l’un des plus importants problèmes qui se posait au plan du terraforming. Une quantité supérieure était nécessaire, autant dans l’atmosphère que dans le sol.
Sax mangeait en silence, en réfléchissant intensément. Les débats de cette matinée l’avaient amené à se demander s’il avait pris les bonnes décisions en 2042 – si l’inventaire des corps volatils pouvait justifier sa tentative d’atteindre une surface humainement viable en un seul stade. Il n’y pouvait plus grand-chose désormais. Et, tout bien considéré, il se dit qu’il avait fait ce qu’il fallait. Shikata ga nai, c’était exactement ça, à vrai dire, s’ils voulaient vraiment fouler librement le sol de Mars dans le temps de leurs vies. Même si ces vies avaient été considérablement allongées.
Mais il y avait des gens qui semblaient plus se préoccuper de l’augmentation des températures que de la qualité d’une atmosphère respirable. Apparemment, ils étaient convaincus qu’ils pouvaient accroître le niveau de CO2, réchauffer les températures à des degrés terriblement élevés, pour réduire ensuite le CO2 sans problème. À ce propos, Sax avait quelques doutes : n’importe quelle opération biphasé serait embrouillée, à tel point qu’il ne pouvait s’empêcher de se demander s’ils n’allaient pas se retrouver bloqués dans l’échelle de vingt mille ans que les premiers modèles biphasés avaient prédite. Cette idée le dérangeait. Il n’en voyait pas la nécessité. Les gens étaient-ils vraiment décidés à se risquer dans un problème à terme aussi lointain ? Étaient-ils impressionnés à ce point par les nouvelles technologies gigantesques maintenant disponibles qu’ils croyaient que tout était possible ?