— Je ne pense pas que votre modèle fondamental de lithosphère soit valable.
Et il quitta la salle.
Sax observait la scène avec une totale incrédulité.
— Mais c’est quoi, son problème ? chuchota-t-il à Claire.
Elle secoua la tête.
— Il travaille pour Subarashii sur les loupes aériennes et ils n’apprécient pas du tout la concurrence potentielle pour leur programme de fusion du régolite.
— Seigneur !
Le jeu des questions et des réponses se poursuivit tant bien que mal, après cette démonstration de grossièreté, mais Sax finit par se glisser hors de la salle. Au bout du couloir, il aperçut le chercheur de Subarashii. À quoi pouvait-il donc penser ?
Mais ce trublion n’était pas le seul à se comporter bizarrement. Tous avaient les nerfs tendus. Bien sûr, les enjeux étaient importants. Ainsi que le montrait le pingo situé au-dessous de Moeris Lacus, à faible échelle, ils allaient affronter des effets secondaires désagréables s’ils appliquaient les procédures qui avaient été étudiées et défendues à la conférence, des effets qui risquaient de coûter de l’argent, du temps et des vies humaines. Et puis, il y avait toutes ces motivations financières…
Ils approchaient des dernières journées, et la programmation passait de sujets spécifiques à des présentations et des ateliers d’intérêt général, à des réunions où l’on tentait de discuter de l’ensemble des travaux qui avaient été soutenus afin d’en faire la synthèse. Il y eut aussi plusieurs présentations dans la grande salle concernant les programmes nouveaux, ce qu’on appelait « les monstres ». Des projets qui auraient tellement d’impact qu’ils affectaient presque tous les autres programmes. Et quand ils en discutèrent, en fait, il fut plus question de la ligne à suivre, de ce qu’ils devraient faire ensuite plutôt que de ce qui avait déjà été accompli. Ce qui encourageait les chicanes, en général, et plus encore ces derniers jours, chacun essayant de trouver dans les présentations antérieures des éléments afin de défendre sa cause. Ils venaient de pénétrer dans cette triste région où la science commence à se mêler à la politique, où les articles deviennent des propositions de subvention. Et il était navrant de voir cette zone sombre envahir le terrain d’une conférence restée neutre jusqu’alors.
Sax, tout en déjeunant en solitaire, se dit que cette ambiance était sans nul doute le résultat des projets « monstres ». Ils étaient si difficiles et coûteux que les contrats avaient été distribués entre différentes transnats. Cette stratégie était plausible à première vue, c’était une mesure efficace mais, malheureusement, elle impliquait aussi que les différents angles d’attaque des problèmes du terraforming concernaient différentes parties qui, toutes, défendaient leurs méthodes comme étant les « meilleures ». Elles trafiquaient les résultats des études et des simulations sur modèles pour défendre leurs idées.
Praxis, par exemple, était avec la Suisse le leader du plan de génie génétique particulièrement vaste, et les théoriciens qui le représentaient défendaient ce qu’ils appelaient le modèle écopoésis, selon lequel aucun afflux de chaleur ou de gaz volatils n’était plus nécessaire à ce stade : les processus biologiques à eux seuls, avec l’aide minimale d’ingénierie écologique, suffiraient à terraformer la planète selon les niveaux envisagés dans le modèle de Russell. Sax pensait qu’ils avaient sans doute raison, si l’on comptait avec la soletta, mais il considérait que leurs échelles de temps étaient par trop optimistes. Et puis, il travaillait pour Biotique, et il était possible que son jugement fut faussé.
Les chercheurs d’Armscor, par contre, restaient sur leurs positions : un taux d’azote trop faible mettrait en péril tous les espoirs écopoétiques. Ils défendaient avec insistance la nécessité d’une intervention industrielle continue – mais, bien entendu, c’était Armscor qui construisait les navettes de transport d’azote de Titan. Et les gens de Consolidated, qui foraient Vastitas, mettaient en avant l’importance vitale d’une hydrosphère active. Ceux de Subarashii, responsables des nouveaux miroirs en orbite, vantaient le rôle énorme de la soletta et de la loupe aérienne qui apportaient des gaz et de la chaleur dans le système, ce qui accélérait le processus. Il était évident dès le départ que tous ces gens défendaient leurs programmes. Il suffisait de lire leurs badges pour savoir qui ils allaient attaquer ou défendre. Sax était particulièrement peiné de voir la science dévoyée de façon aussi criante. Il avait le sentiment que c’était le cas pour tous, même pour ceux qui participaient au jeu. Ce qui ajoutait encore à l’agressivité de chacun. Ils savaient ce qui se passait, ça ne plaisait à personne, mais aucun d’eux ne voulait l’admettre.
Cela culmina durant la dernière matinée, avec l’ultime débat sur le CO2. Très vite, deux chercheurs de Subarashii se lancèrent dans une défense véhémente de la soletta et de la loupe aérienne. Installé tout au fond de la salle, Sax les écouta décrire avec enthousiasme leurs miroirs géants, de plus en plus nerveux et irrité. Il aimait bien la soletta, qui n’était que le prolongement logique des miroirs qu’il avait placés sur orbite dès le départ. Mais la loupe aérienne constituait à l’évidence un instrument extrêmement puissant. Utilisée sur la surface à pleine puissance, elle pouvait volatiliser des centaines de millibars de gaz dans l’atmosphère, en grande partie du CO2, ce qui n’était nullement désirable dans le modèle monophase de Sax. Dans n’importe quel processus intelligent, ces gaz devaient rester prisonniers du régolite. Oui, il y avait pas mal de questions brûlantes qui devaient être posées à propos des effets de cette loupe aérienne, et les gens de Subarashii auraient dû être durement censurés pour avoir entamé la fusion du régolite sans s’être concertés avec quiconque en dehors de l’ATONU. Mais Sax ne souhaitait pas attirer l’attention sur lui, et il se contenta de travailler sur son lutrin, assis près de Claire et de Berkina, nerveux, espérant à chaque instant que quelqu’un allait poser les questions difficiles qui affluaient à son esprit.
Elles étaient aussi évidentes que difficiles, et on les posa. D’abord un scientifique de Mitsubishi, qui s’en prenait constamment à ceux de Subarashii. Il se leva et s’inquiéta très courtoisement de l’effet de serre incontrôlable qui pourrait résulter de l’excès de CO2. Sax approuva avec ferveur. Mais les gens de Subarashii répliquaient déjà que c’était exactement ce qu’ils espéraient : qu’il n’y aurait jamais trop de chaleur, et qu’une pression atmosphérique de 700 ou 800 millibars était préférable à 500 de toute manière.
— Mais pas si c’est du CO2, murmura Sax à l’oreille de Claire, qui acquiesça.
H. X. Borazjani se leva pour déclarer la même chose. D’autres suivirent. Ils étaient nombreux à utiliser le modèle original de Sax comme base d’action, et ils insistaient de diverses manières sur la difficulté que l’on rencontrait à évacuer des taux excessifs de CO2 de l’atmosphère. Mais il se trouvait aussi certains scientifiques sérieux d’Armscor, de Consolidated ou de Subarashii pour prétendre que le nettoyage du CO2 ne poserait aucune difficulté, et même qu’une atmosphère trop lourde en CO2 ne serait pas la pire solution. Un écosystème dominé par la flore, avec des insectes tolérants en CO2 et sans doute quelques espèces animales issues du génie génétique, se développerait dans cette atmosphère épaisse. Quant aux humains, ils porteraient des masques respiratoires légers.