Sax grinçait des dents. Heureusement, il n’était pas le seul, ce qui lui permettait de rester assis tandis que les autres se levaient tour à tour pour critiquer cette version fondamentaliste du terraforming. La discussion devint violente, et même houleuse.
— Nous ne voulons pas créer une planète jungle !
— Vous laissez entendre que nous pourrions être génétiquement transformés pour tolérer un taux de CO2 plus élevé, mais c’est ridicule !
Très vite, il devint évident qu’ils n’avançaient plus. Ils avaient tous leur opinion, ils n’écoutaient plus, et restaient tous retranchés dans le camp de leur employeur. Tout cela était inconvenant, à vrai dire. Le dégoût général ne tarda guère à les pousser vers la sortie. Tout autour de Sax, les gens repliaient leurs programmes, éteignaient leurs lutrins dans un concert de chuchotements. Plus loin, d’autres insistaient, argumentaient, invectivaient… Les choses avaient mal tourné, à l’évidence… Mais il suffisait de réfléchir un bref instant pour comprendre que tous se disputaient à présent sur les décisions qui allaient être prises par les politiques, et non par les scientifiques. Ça ne plaisait à personne et les auditeurs étaient de plus en plus nombreux à quitter la salle au milieu d’une discussion. L’animatrice du débat, une Japonaise d’une politesse extrême qui affichait un air malheureux, éleva la voix pour proposer qu’on arrête là les débats. Et le public se déversa dans les couloirs en petits groupes agités et bavards.
Sax suivit Claire, Jessica et ses autres collègues de Biotique jusqu’à Hunt Mesa, de l’autre côté du canal. Ils s’engouffrèrent tous dans l’ascenseur pour se retrouver sur le plateau, chez Antonio.
— Ils vont nous inonder de CO2, déclara Sax, incapable de se taire plus longtemps. Je pense qu’ils ne comprennent pas quel coup ça va porter au modèle standard.
— C’est un modèle complètement différent, dit Jessica. Biphasé, lourd, industriel…
— Mais les gens et les animaux devront indéfiniment rester sous les tentes, protesta Sax.
— Pour les dirigeants des transnats, ça importe sans doute peu, dit Jessica.
— Peut-être même que ça leur plaît, ajouta Berkina.
Sax fit la grimace.
Claire intervint alors :
— Il est possible aussi qu’ils veuillent seulement essayer leur soletta et leur loupe dans le ciel. Comme des jouets. Vous savez, c’est un peu comme ces loupes avec lesquelles on met le feu dans l’herbe sèche quand on a dix ans. En plus fort. Ils ne peuvent plus attendre. Et puis, ils appelleront canaux toutes ces zones grillées…
— Mais c’est tellement stupide ! lança Sax d’un ton acerbe. (Toutes les têtes se tournèrent alors vers lui et il essaya de se modérer :) Je veux dire que c’est idiot, en fait. C’est du romantisme mal placé. Il ne saurait s’agir de canaux, parce qu’il n’y a pas de voies d’eau à relier les unes aux autres, et même s’ils les utilisaient, les bords s’effondreraient.
— Mais non, parce qu’ils seraient en verre, dit Claire. C’est juste une idée, ces canaux, après tout.
— Mais on n’est pas dans un jeu ! dit Sax.
Ça devenait très difficile d’assumer le sens de l’humour de Stephen : il ne savait pour quelle raison, mais ce sujet l’irritait, le perturbait complètement. Tout avait si bien commencé ici.
Soixante années de créations réelles – et voilà que d’autres intervenaient avec des idées différentes et des jouets différents. Voilà qu’ils se querellaient, travaillaient les uns contre les autres, qu’ils développaient des méthodes toujours plus puissantes et coûteuses avec de moins en moins de coordination. Ils allaient ruiner son plan !
Les ultimes sessions de l’après-midi furent superficielles et ne restaurèrent en rien la foi de Sax en une science désintéressée. Ce même soir, de retour dans sa chambre, il suivit les infos vidéo sur l’environnement avec plus d’intérêt, cherchant des réponses à une question qu’il n’avait pas encore vraiment formulée. Des falaises s’écroulaient. Des rochers de toutes tailles étaient arrachés au permafrost par le cycle de congélation-décongélation et se disposaient selon des schémas de polygones caractéristiques. Des glaciers rocheux étaient en formation dans les ravines et les chutes. Les rochers arrachés à la gangue de glace dévalaient les gorges en masse et se comportaient très exactement comme des glaciers. Des pingos marquaient toute l’étendue des lowlands du Nord, excepté sur les mers gelées créées par les plates-formes de forage, et qui avaient inondé les terres.
Le changement se produisait à un degré massif et devenait apparent un peu partout, désormais. Il s’accélérait chaque année avec le réchauffement des étés, et le biote du sous-sol martien progressait toujours plus profondément – tout gelait et se solidifiait avec l’hiver et se givrait un peu durant chaque nuit d’été. Un cycle aussi intense de gel-dégel aurait dévasté n’importe quel paysage, et celui de Mars était encore plus susceptible d’en souffrir puisqu’il était resté figé dans une stase d’aridité froide durant des millions d’années. La perte de masse provoquait des glissements de terrain quotidiens, et les accidents et les disparitions devenaient courants. Certains trajets en surface étaient maintenant dangereux. Les canyons et les cratères jeunes ne représentaient plus des sites sûrs pour édifier une ville, ni même pour y faire étape une nuit.
Sax s’avança jusqu’à la fenêtre de sa chambre et contempla les lumières de la ville. Tout cela, Ann l’avait prédit depuis longtemps. Il était certain qu’elle devait recevoir avec écœurement les rapports sur l’accélération des changements, de même que tous les Rouges. Pour eux, n’importe quel effondrement était le signe que les choses empiraient plutôt que de s’améliorer. Autrefois, Sax aurait rejeté leurs arguments d’un haussement d’épaules : la perte de masse exposait le sol aux rayons du soleil, le réchauffait, révélant ainsi les sources potentielles de nitrate et tout le reste.
Mais, au sortir de la conférence, il n’en était plus aussi convaincu.
Aux infos vidéo, aucune trace d’inquiétude n’apparaissait. Les Rouges n’avaient pas voix au chapitre. L’effondrement du relief était considéré comme une occasion idéale, non seulement pour le terraforming, qui semblait la préoccupation exclusive des transnats, mais aussi pour l’exploitation minière de Mars. Sax regarda un reportage sur la découverte récente d’un filon de minerai d’or avec un sentiment d’abattement. Étrange de constater à quel point les gens étaient fascinés par la prospection. Le vingt-deuxième siècle commençait, on était sur Mars, l’ascenseur fonctionnait à nouveau et voilà qu’on revenait à une mentalité de ruée vers l’or, comme si c’était là que se jouait le destin, sur cette nouvelle frontière, avec des outils d’exploitation et de construction qui se multipliaient un peu partout. Et le terraforming qui avait été son œuvre, son travail, le but unique de sa vie en fait, durant plus de soixante ans, semblait se transformer en autre chose…