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Dans le maelström de cette année-là, la guerre sur Mars n’avait été qu’un conflit spectaculaire entre cinquante autres. Seuls quelques rares programmes généraux consacraient plusieurs minutes à la guerre. Des clips pour la plupart : les gardes gelés de Korolyov, les dômes brisés, la chute du câble, puis celle de Phobos. Les analyses de la situation politique sur Mars étaient superficielles, quand elles existaient. Mars n’avait été pour la Terre qu’un spectacle exotique, avec quelques bonnes séquences, mais rien qui pût vraiment la distinguer du bourbier général. Non. À l’aube d’une nuit sans sommeil, cela émergea dans son esprit : s’il voulait comprendre 2061, il devait rassembler lui-même les pièces, en partant des sources primaires des vidéos, des séquences tumultueuses de foules en furie incendiant les villes, des conférences de presse occasionnelles avec des leaders frustrés et acculés.

Mais rien que le fait de tout reclasser dans l’ordre chronologique s’avérait difficile. Et ça devint (dans son style d’Echus) sa principale source d’intérêt dans les semaines suivantes. Replacer chaque événement dans son cadre et à sa date exacte était le premier pas vers la compréhension de ce qui avait pu se passer – qui précédait immédiatement le « pourquoi ».

Comme les semaines passaient, il commença à percevoir le sens des événements. Le sens commun avait très certainement raison : l’émergence des transnationales dans les années 2040 avait jeté les bases du drame, et elle était la cause prédominante de la guerre. Durant cette décennie, alors que Sax consacrait toute son attention au terraforming de Mars, un nouvel ordre terrien s’était mis en place, façonné par la fusion des milliers de sociétés multinationales qui commençaient à former le noyau des transnationales. Cela ressemblait à la formation planétaire, se dit-il une certaine nuit : des corps planétésimaux qui devenaient des planètes.

Cependant, ça n’était pas un ordre nouveau. Les multinationales avaient surtout émergé dans les riches nations industrielles, et en un certain sens, les transnationales étaient des expressions de ces nations – des extensions de leur pouvoir sur le reste du monde, d’une façon qui rappelait à Sax le peu qu’il savait des systèmes coloniaux et impérialistes qui les avaient précédées. Frank avait une fois dit quelque chose de ce genre : le colonialisme n’est jamais mort, il a seulement changé de nom et engagé des flics sur place. Nous sommes tous les colonies des transnats.

C’était bien là le cynisme de Frank, se dit Sax (tout en souhaitant avoir auprès de lui cet esprit dur et amer). Oui, et toutes les colonies n’étaient pas égales. Il était vrai que les transnats étaient si puissantes qu’elles avaient réduit les gouvernements des nations au rang de serviteurs impuissants. Et aucune des transnats n’avait marqué une loyauté particulière envers tel ou tel gouvernement, ni même envers l’ONU. Mais elles étaient des enfants de l’Occident – des enfants qui ne se souciaient plus de leurs parents mais qui les soutenaient pourtant. Car les statistiques montraient que les nations industrielles avaient prospéré sous les transnats, alors que les nations en voie de développement n’avaient d’autre ressource que de se battre entre elles pour obtenir des pavillons de complaisance. Et c’est ainsi qu’en 2060, lorsque les transnats s’étaient trouvées sous le feu des pays les plus pauvres acculés au désespoir, le Groupe des Sept et ses forces armées s’étaient portés à leur défense.

Mais quelle était la cause immédiate ? À terme, Sax décida que c’était certainement le traitement de longévité qui avait tout fait basculer. Durant les années 2050, le traitement s’était répandu dans les pays riches, illustrant la flagrante inégalité économique du monde, pareille à une tache de couleur sur un échantillon au microscope. Au fur et à mesure que le traitement se développait, la situation était devenue plus tendue, montant régulièrement selon l’échelle de crise d’Herman Kahn.

La cause essentielle de l’explosion de 61, assez bizarrement, semblait être une chamaillerie à propos de l’ascenseur spatial. L’ascenseur avait été conçu par Praxis, mais dès qu’il avait été mis en usage, en février 2061 pour être précis, Subarashii en avait récupéré la propriété dans une opération franchement hostile. Subarashii, à cette époque, était un conglomérat qui rassemblait toutes les sociétés japonaises qui n’avaient pas été récupérées par Mitsubishi. C’était une transnat en pleine croissance, ambitieuse et agressive. Dès qu’elle avait récupéré la propriété de l’ascenseur – une opération approuvée par l’AMONU – Subarashii avait augmenté les quotas d’immigration, rendant rapidement critique la situation sur Mars. Durant la même période, sur Terre, les concurrents de Subarashii avaient protesté contre cette conquête économique de Mars. Si Praxis s’était contentée de porter ses objections devant l’ONU parfaitement impuissante, la Malaisie, l’un des pavillons de complaisance de Subarashii, avait été attaquée par Singapour, qui était une base de Shellalco. En avril 2061, la plus grande partie du Sud asiatique était en guerre. La plupart des conflits relevaient du long terme : le Cambodge contre le Viêt-Nam, le Pakistan contre l’Inde. Mais certaines offensives avaient été lancées contre des pays pavillons de Subarashii, comme la Birmanie ou le Bangladesh. Les événements, dans ces secteurs, avaient escaladé l’échelle de Kahn à une vitesse mortelle, et aux alentours du mois de juin, les conflits s’étaient étendus à l’ensemble de la Terre, avant de gagner Mars. En octobre, on comptait cinquante millions de morts. Cinquante autres millions périrent des conséquences, la plupart des ressources ayant été détruites ou interrompues, et un nouveau vecteur de malaria s’était répandu sans aucun traitement ou vaccin disponible.

C’était plus qu’il n’en fallait à Sax pour définir cette période comme une guerre mondiale, sans tenir compte de sa brièveté. Il en concluait que c’avait été une combinaison fatale de luttes entre les transnats, et de révolutions multiples déclenchées par des groupes défranchisés contre l’ordre transnat. Mais la violence chaotique avait convaincu les transnats de résoudre leurs disputes, ou du moins de les mettre de côté. Toutes les révolutions avaient échoué, particulièrement après l’intervention militaire du Groupe des Sept, qui voulait sauver les pavillons de complaisance des transnats d’un démembrement éventuel. Toutes les nations militaro-industrielles géantes s’étaient retrouvées du même côté, ce qui faisait que cette Troisième Guerre mondiale avait été plus courte que les précédentes. Courte, mais terrible : dans le cours de l’année 2061, on avait compté plus de victimes que durant les deux autres guerres mondiales réunies.

Mars n’avait été qu’une campagne mineure dans cette Troisième Guerre : certaines des transnats avaient réagi avec trop de violence face à une révolte flamboyante mais désorganisée. Au terme des événements, Mars s’était retrouvée dans les serres des transnats majeures, avec la bénédiction du Groupe des Sept et des autres clients des transnats. Et la Terre avait repris le cours habituel de son existence, avec une centaine de millions d’habitants en moins. Mais, à part cela, rien n’avait changé. Aucun des problèmes n’avait été résolu. Et une nouvelle explosion de violence pouvait donc se produire. C’était parfaitement possible. Et même probable, pouvait-on dire.