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Sax dormait toujours aussi mal. Même s’il passait ses journées dans la routine habituelle, il lui semblait qu’il voyait les choses différemment depuis la fin de la conférence. Une autre preuve, supposait-il sombrement, de la notion de vision en tant que concept de paradigme. Mais désormais, il était tellement évident que les transnats étaient partout. En terme d’autorité, il n’y avait guère autre chose. Burroughs était une ville transnat et, d’après ce que Phyllis lui avait dit, c’était également le cas de Sheffield. Les équipes scientifiques nationales qui avaient proliféré dans les années antérieures au traité n’existaient plus. Et maintenant que les Cent Premiers étaient morts ou passés dans la clandestinité, toute la tradition de Mars en tant que station de recherche s’était éteinte. Ce qui restait de science sur la planète était entièrement consacré au projet de terraforming, et il avait pu constater quel genre de science ça devenait. Non, aujourd’hui, on ne faisait plus que de la recherche appliquée.

Et puis, à présent qu’il y regardait de plus près, il ne décelait pas beaucoup de signes des nations anciennes. Les infos donnaient l’impression qu’elles étaient pour la plupart en banqueroute, y compris le Groupe des Sept, et que les transnats avaient pris en charge les dettes. Certains rapports amenèrent Sax à penser qu’en un sens les transnats s’emparaient de pays mineurs pour assurer leur assise capitaliste, aménageant un nouvel arrangement affaires/gouvernement qui allait bien au-delà des vieux contrats sur les pavillons de complaisance.

Un exemple de ce nouvel ordre des choses sous une forme légèrement différente, c’était Mars elle-même, qui semblait effectivement appartenir aux grandes transnats. Et avec le retour de l’ascenseur, l’exportation de métaux et l’importation de marchandises et de population s’étaient sérieusement accélérées. Les marchés financiers terriens étaient en hausse hystérique, sans la moindre perspective d’apaisement, en dépit du fait que Mars ne pouvait fournir à la Terre que certains métaux et en quantités limitées. Ce phénomène de gonflement des marchés n’était probablement qu’un effet de bulle, et si la bulle éclatait, il y aurait certainement des retombées, une fois encore. Ou pas du tout. L’économie était un domaine bizarre, et par certains aspects, l’ensemble des marchés était tout simplement trop irréel pour avoir des impacts hors de son champ. Mais qui pouvait savoir ? Sax, tout en flânant dans les rues de Burroughs, regardait les cours affichés dans les vitrines des officines et ne pouvait en avoir la moindre idée. Les gens ne constituaient pas des systèmes rationnels.

Cette vérité profonde fut encore renforcée lorsque Desmond réapparut au seuil de sa chambre, un certain soir. Le célèbre Coyote en personne, le passager clandestin, le petit frère du Grand Homme. Il était là, petit et mince dans une combinaison de maçon aux couleurs vives : rayures bleu roi et bleu marine, bottes citron vert. La plupart des travailleurs des chantiers de construction de Burroughs (et ils étaient nombreux) portaient ces nouvelles bottes de walker, souples et légères, aux couleurs vives. C’était une mode, mais Sax dut admettre qu’il n’avait pas encore vu de bottes vertes aussi fluorescentes que celles de Desmond.

Desmond-Coyote lui fit son drôle de sourire.

— Elles sont belles, n’est-ce pas ? Et marrantes.

Ce qui allait parfaitement avec ses dreadlocks, qu’il avait serrés sous un volumineux béret rouge, jaune et vert : un détail assez rare sur Mars.

— Viens, dit-il, on va prendre un verre quelque part.

Il conduisit Sax jusqu’à un petit bar, au bord du canal, creusé dans un pingo massif. L’endroit était minuscule, bondé et les clients étaient serrés autour de longues tables : l’accent australien perçait dans les conversations. Sur la berge du canal, un groupe particulièrement excité jetait des boules de glace grosses comme des boulets de canon et, quand l’une d’elles allait s’écraser dans l’herbe, de l’autre côté, tout le monde applaudissait et les clients du bar avaient droit à une tournée d’azote. Les promeneurs de l’autre rive, apparemment, faisaient un large détour pour éviter l’endroit.

Desmond commanda deux doubles tequilas et un inhalateur de protoxyde.

— On va bientôt faire pousser des agaves en surface, non ?…

— À mon avis, tu pourrais le faire dès maintenant.

Ils s’étaient installés en bout de table, coude à coude, et Desmond, entre deux gorgées de tequila, parlait au creux de l’oreille de Sax. Il avait toute une liste de choses qu’il voulait que Sax se procure chez Biotique. Des stocks de graines, des spores, des rhizomes, divers médias de croissance et quelques produits chimiques difficiles à synthétiser.

— Hiroko m’a demandé de te dire qu’elle a réellement besoin de tout ça, mais plus particulièrement des graines.

— Elle ne peut pas les produire elle-même ? Je déteste dérober des choses.

— La vie est un jeu dangereux, lui fit remarquer Desmond, en portant à cette réflexion un toast d’azote, puis de tequila. Ahhh ! souffla-t-il.

— Ça n’est pas tant le danger, dit Sax. C’est seulement que je n’aime pas ça. Je travaille avec ces gens, après tout.

Desmond haussa les épaules sans répondre. Sax prit conscience que ses scrupules devaient paraître bien superflus pour Coyote, qui avait vécu de vol durant vingt-cinq ans.

— Mais tu ne vas pas voler des gens, dit-il enfin. Tu vas dérober certaines choses qui appartiennent à la transnat qui possède Biotique.

— Mais c’est un conglomérat suisse. Et Praxis ne me paraît pas si détestable. Elle est régie par un système égalitaire très libre qui me rappelle celui d’Hiroko, en fait.

— Sauf qu’elle fait partie d’un système global qui est une petite oligarchie qui gouverne le monde. Il faut te rappeler le contexte.

— Oh, mais je ne l’oublie pas, répliqua Sax en pensant à ses nuits sans sommeil. Crois-moi. Mais il convient de faire certaines distinctions.

— Oui, oui. Et l’une de ces distinctions, c’est le fait qu’Hiroko a besoin de ces choses, qu’elle ne peut pas les fabriquer, puisqu’elle doit se cacher de la police au service de ces merveilleuses transnationales.

Sax plissa les yeux d’un air mécontent.

— Et puis, le vol de matériaux est l’un des derniers actes de résistance qui nous restent. Hiroko s’est mise d’accord avec Maya : des sabotages évidents dénonceraient tout simplement l’existence de l’underground, ce serait provoquer les représailles et l’effacement du demi-monde. Mieux vaut disparaître pour un temps, selon elle, et les laisser croire que nous n’avons jamais été très nombreux.

— C’est une bonne idée, mais je suis surpris que tu fasses ce que dit Hiroko.

— Très drôle. (Desmond grimaça.) En tout cas, moi aussi je pense que c’est une bonne idée.

— Vraiment ?

— Non. Mais elle a réussi à me convaincre. Et c’est peut-être mieux ainsi. De toute façon, nous avons encore besoin de tant de choses !

— Est-ce que ces vols ne vont pas finir par alerter la police sur notre présence ?

— Impossible. Il y a tellement de vols que ça ne saurait se remarquer. Et puis, nous avons des gens qui travaillent pour nous de l’intérieur.

— Comme moi.

— Oui, mais tu ne le fais pas pour l’argent, non ?…

— Non, mais ça ne me plaît toujours pas.

Desmond rit, révélant sa dent de pierre et l’asymétrie étrange de son maxillaire et de la partie inférieure de son visage.