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— Ah ! fit Sax. Phyllis ne me semble plus très… religieuse.

— À mon avis, fit Desmond d’un ton méprisant, elle ne l’a jamais vraiment été. Sa religion à elle, ce sont les affaires. Quand on rend visite aux chrétiens de Christianopolis ou de Bingen, on n’entend pas parler de marge de profit au petit déjeuner et ils ne t’assomment pas avec d’horribles sermons sur la vertu. La vertu, Seigneur ! C’est une des qualités les plus détestables qu’on puisse trouver chez un individu. Tu pensais que tout ça était construit sur le sable, hein ? Mais les chrétiens du demi-monde ne sont pas du tout comme ça. Il y a de tout chez eux : des gnostiques, des quakers, des baptistes, des rastafariens Ba’hai, et ce sont les gens les plus agréables de tout l’underground, si tu veux mon avis. Et j’ai traité avec tous. Ils sont réellement serviables. Et ils ne prennent pas de grands airs, comme s’ils étaient les meilleurs copains de Jésus. Et ils ont de très bonnes relations avec Hiroko aussi bien qu’avec les soufis. C’est comme un réseau mystique. (Il ricana.) Mais avec Phyllis, maintenant, et tous ces fondamentalistes du business qui se servent de la religion pour couvrir leurs extorsions… Je déteste ça. En fait, je n’ai jamais entendu Phyllis parler de religion depuis qu’on a débarqué.

— Est-ce que tu as eu l’occasion d’entendre Phyllis depuis ?

— Plus que tu ne peux le croire ! Monsieur Labo, j’ai vu tant de choses durant toutes ces années ! J’avais des petites planques partout !

Sax prit un air sceptique et Desmond lui claqua l’épaule en riant.

— Comment je pourrais savoir que toi et Hiroko vous étiez ensemble pendant les premières années d’Underhill, hein ?

— Hum…

— Mais oui, j’ai vu des tas de choses. Bien sûr, je pourrais dire ça de n’importe quel homme d’Underhill sans me tromper. Cette petite mégère avait un véritable harem.

— La polyandrie ?

— À la puissance vingt !

— Mmouais…

Desmond se remit à rire devant son air déconfit, puis ils continuèrent leur vol dans le silence.

Peu après l’aube, ils remarquèrent une colonne de fumée blanche qui obscurcissait les étoiles sur tout un quadrant du ciel. Longtemps, ce nuage dense fut l’unique anomalie dans le paysage. Puis, un peu plus tard, ils passèrent le terminateur et découvrirent une large bande de lumière intense montant sur l’horizon d’est, droit devant eux – à moins que ce ne fût une auge d’un orange vif qui divisait le terrain du nord-est au sud-ouest approximativement. Dans la partie qu’ils pouvaient observer, ils discernaient un point blanc plus lumineux encore, marqué de turbulences, comme si une éruption volcanique était en cours. Immédiatement au-dessus, un faisceau de lumière montait dans le ciel – un rayon de fumée illuminée, en fait, mais si dense et si étroit qu’il était comme un pilier solide. En altitude, au fur et à mesure que la fumée se dissipait, il devenait moins distinct, puis disparaissait à un plafond de dix mille mètres, tout en haut du nuage de fumée qui dérivait vers l’est.

Tout d’abord, ils ne virent aucun signe évident de l’origine de ce faisceau lumineux – la loupe aérienne était en orbite à quatre cent mille mètres, après tout. Puis, Sax crut distinguer une espèce de fantôme nuageux, qui s’élevait beaucoup plus haut dans le ciel. Qu’est-ce que ça pouvait être, Desmond n’avait pas la moindre certitude.

Au pied du pilier ardent, il ne fut plus question de visibilité. L’auge de roche en fusion était d’un blanc aveuglant. On pouvait estimer qu’elle était à 5.000 degrés kelvins à l’air libre.

— Il va falloir être prudents, commenta Desmond. Si on passe dans ce faisceau, on sera comme un papillon de nuit dans une flamme.

— Oui, et je suis sûr qu’il y a des turbulences dans la fumée.

— Exact. Je crois que je vais rester dans le sens du vent.

Tout en bas, là où le pilier de fumée illuminée rencontrait le canal orange, de nouveaux tourbillons de fumée se dégageaient en bouffées violentes, dans une clarté bizarre. Au nord du point blanc incandescent, là où la roche avait une chance de refroidir, la matière liquéfiée rappelait à Sax les films qu’il avait vus sur les éruptions des volcans hawaïens. Des vagues jaune-orange se déversaient vers le nord dans le canal de roche fluide, rencontrant parfois des points de résistance qui les envoyaient se briser sur les berges sombres. Le canal de matière en fusion avait au moins deux kilomètres de large et courait d’un horizon à l’autre dans les deux directions, sur plus de deux cents kilomètres sans doute. Au sud du pilier, le lit du canal de feu était presque recouvert de rocs noirs en voie de refroidissement, sillonnés de craquelures orange. Le dessin rectiligne du canal et le pilier ardent étaient la seule preuve évidente qu’il ne s’agissait pas d’un écoulement de lave naturel. Mais ils étaient amplement suffisants. Et il n’y avait eu aucun signe d’activité volcanique à la surface de Mars depuis plusieurs milliers d’années.

Desmond inclina l’appareil et ils obliquèrent brusquement vers le nord.

— Le rayon de la loupe aérienne se déplace vers le sud, donc plus loin en avant, on pourra se rapprocher.

Sur de nombreux kilomètres, le canal de fusion continuait vers le nord-est. Puis, alors qu’ils s’éloignaient de la zone en feu, l’orange de la roche en fusion se fit plus sombre et commença à se rétrécir, avec une croûte noire fissurée d’orange. Plus loin encore, la surface du canal était noire, aussi noire que les berges. Un ruban obscur et pur qui allait vers les highlands aux tons de rouille d’Hesperia.

Desmond vira pour se replacer cap au sud en se rapprochant du canal. Il pilotait avec une certaine rudesse, sans ménager son appareil léger. Les craquelures orange réapparurent, et sous l’effet d’un courant thermique l’avion se cabra et ils durent glisser un peu plus à l’ouest. La coulée de lave éclairait les bords du canal, dessinant des ondulations de collines noires sous la fumée.

— Je croyais qu’elles contenaient surtout des silicates, dit Sax.

— De l’obsidienne. En fait, j’en ai rencontré de différentes couleurs. Avec des tourbillons de minéraux divers.

— Cette fusion s’étend loin ?

— Ils coupent de Cerberus à Hellas, juste à l’ouest des volcans de Tyrrhena et d’Hadriaca.

Sax, impressionné, siffla entre ses dents.

— Ils prétendent que ça formera un canal entre la mer d’Hellas et l’océan du Nord.

— Oui, oui. Mais ils volatilisent les carbonates beaucoup trop vite.

— Ils densifient l’atmosphère, non ?

— Oui, mais il y a le CO2 ! Ils fichent tout le plan en l’air ! On ne pourra pas respirer cette atmosphère pendant des années et on sera coincés dans les villes !

— Peut-être qu’ils croient pouvoir évacuer le CO2 grâce au réchauffement général. (Desmond lui jeta un regard en biais.) Tu en as assez vu comme ça ?

— Plus que nécessaire.

Desmond partit de son rire inquiétant et vira brusquement. Ils se lancèrent à la poursuite du terminateur, droit vers l’ouest, volant à basse altitude au-dessus des ombres allongées de l’aube.

— Réfléchis, Sax. Pendant une certaine période, les gens seront confinés dans les villes, ce qui est plutôt pratique si l’on souhaite garder le contrôle des événements. Tu grilles le sol avec ta loupe volante, tu tailles des tranchées, et très vite tu as ta pression atmosphérique de un bar et tu as une planète humide et chaude. Ensuite, tu trouves un moyen de nettoyer l’excédent de gaz carbonique – ils ont sûrement leur idée là-dessus, quelque chose d’industriel ou de biologique, à moins que ce ne soit les deux. Quelque chose de vendable, en tout cas. Et illico presto, tu te retrouves avec une autre Terre. Ça risque de coûter cher mais…