— Mais c’est totalement ruineux ! Tous ces projets gigantesques sont de nature à couler des tas de transnationales, et pourtant elles persistent, alors qu’on va atteindre les 273 K. Je ne comprends pas.
— Ils se disent sans doute que deux kelvins, c’est trop modeste. Une moyenne qui se situe au point de congélation, c’est un peu frais, non ?… C’est une sorte de concept de terraforming à la Sax Russell, disons. Pratique, mais… (Il ricana.) Ou alors, ils sont pressés. La Terre est dans un vrai bourbier, Sax.
— Je le sais. J’ai étudié la question.
— Un bon point pour toi ! Non, je le dis sincèrement. Donc, tu sais que les gens qui n’ont pas eu droit au traitement sont acculés au désespoir – ils vieillissent et les chances qu’ils avaient de recevoir le traitement deviennent dramatiquement minces. Quant à ceux qui ont reçu le traitement, surtout dans les classes les plus favorisées, ils se demandent quoi faire. En 61, ils ont appris ce qui se passe quand le contrôle des choses vous échappe. Alors, ils achètent des pays comme des plateaux de mangues qu’on solde à la fin du marché. Mais ça ne semble pas les aider vraiment. Et là, juste à côté, dans l’espace, il y a une planète toute neuve, fraîche et vide, pas encore vraiment aménagée pour s’y installer, mais presque. Une planète potentiellement riche. Un nouveau monde. Hors de portée des milliards de pauvres qui n’ont pas reçu le traitement.
Sax resta songeur un instant.
— Une sorte de planque, en somme. Un coin où se réfugier en cas d’ennuis.
— Exactement. Je crois que pas mal de types des transnats veulent que Mars soit terraformée aussi rapidement que possible, par tous les moyens.
— Ah… fit simplement Sax.
Et ils restèrent silencieux durant tout le voyage de retour.
Desmond le raccompagna jusqu’à Burroughs. Ils allèrent à pied de la gare du Sud à Hunt Mesa et ils purent apercevoir les arbres du parc du Canal, entre Branch Mesa et la montagne de la Table, jusqu’à Black Syrtis.
— Est-ce qu’ils font des choses aussi stupides sur toute la planète ? s’inquiéta Sax.
Desmond acquiesça.
— La prochaine fois, je t’apporterai une liste.
— J’y compte. (Sax secoua la tête.) Ça n’a pas de sens. Ils ne tiennent pas compte des résultats à long terme.
— Parce qu’ils pensent court.
— Mais ils vont avoir une vie très longue ! On peut supposer qu’ils seront encore au pouvoir quand les conséquences de leurs initiatives leur retomberont dessus !
— Peut-être qu’ils ne voient pas les choses comme ça. Ils changent souvent de fonction aux plus hauts niveaux. Ils essaient de se bâtir une réputation en fondant une société très rapidement, puis ils se font embaucher par une autre, et recommencent. C’est un jeu de chaises musicales.
— Et tout va s’écrouler, quelle que soit la chaise qu’ils ont choisie ! Ils ne s’inquiètent pas une seconde des lois de la physique !
— Bien sûr que non ! Sax, tu n’avais jamais remarqué ça ?
— Sans doute pas…
Bien sûr, il avait constaté que la situation des affaires humaines était irrationnelle, inexplicable. Mais ça ne pouvait échapper à personne. Il prenait à présent conscience qu’il s’était reposé sur un postulat qui impliquait que ceux qui participaient aux gouvernements faisaient un effort de bonne foi pour conduire les choses de façon rationnelle, avec une perspective à long terme sur le bien-être de l’humanité et son équilibre biophysique. Il tenta d’expliquer tout ça à Desmond qui se contenta de rire. Agacé, Sax finit par s’écrier :
— Mais pourquoi se lancer dans une entreprise aussi compromise, sinon dans un but honorable ?
— Pour le pouvoir. Le pouvoir et la richesse.
— Ah…
Sax avait toujours été tellement indifférent à ces choses qu’il avait quelque difficulté à comprendre que quelqu’un puisse s’y intéresser. Est-ce qu’il y avait d’autre richesse que la liberté de faire ce qu’on voulait ? Dès que l’on avait cette liberté, tout nouvel acquis de pouvoir ou de richesse commençait à réduire vos options, et par là même votre liberté. On se retrouvait au service de ses richesses et de son pouvoir, forcé de consacrer tout son temps à les protéger. Tout bien considéré, la liberté de mouvement d’un chercheur dans son laboratoire était le plus haut degré de liberté imaginable. Avec lequel le pouvoir et la richesse ne pouvaient qu’entrer en interférence.
Tandis que Sax décrivait sa philosophie, Desmond secouait la tête.
— Il existe certaines personnes qui aiment dire aux autres ce qu’ils doivent faire. Ils apprécient ça encore plus que la liberté. C’est une question de hiérarchie. Et de place dans la hiérarchie. Pour autant qu’elle soit élevée. Ils ont tous cet objectif. C’est plus sûr que la liberté. Et un certain nombre sont des lâches.
— Je pense qu’il ne s’agit que d’une incapacité totale à comprendre le concept des réductions de retours. Comme si toute bonne chose n’avait pas de limite. C’est complètement irréaliste. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’existe dans la nature aucun processus qui ne tienne jamais compte de la quantité !
— La vitesse de la lumière.
— Bof ! Aucun rapport. Il est clair que la réalité physique n’intervient pas comme facteur dans ces calculs.
— Bien dit.
Sax secoua la tête, irrité.
— Et revoilà la religion. Et les idéologies. Que disait Frank ? Une relation imaginaire avec une situation réelle ?…
— C’était un homme qui aimait le pouvoir.
— C’est vrai.
— Mais il avait beaucoup d’imagination.
Ils firent une halte à l’appartement de Sax, afin qu’il se change avant de regagner le plateau de la mesa pour aller prendre leur petit déjeuner chez Antonio.
Sax ruminait encore leur discussion.
— Le problème, c’est que ceux dont l’appétit de pouvoir et de richesse est hypertrophié accèdent à des postes qui leur donnent excessivement ce qu’ils veulent. Et ils s’aperçoivent seulement alors qu’ils sont autant les esclaves que les maîtres de leurs buts. Et ils deviennent alors mécontents puis aigris.
— Comme Frank.
— Oui. Celui qui dispose du pouvoir semble toujours atteint d’un dysfonctionnement. Ça va du cynisme à une tendance marquée à l’autodestruction. Ils ne sont pas heureux, en fait.
— Mais ils ont le pouvoir.
— Oui, acquiesça Sax. Et c’est bien de ça que découle notre problème. Les affaires humaines… (Il s’interrompit pour dévorer un des roulés à la confiture qu’on venait de leur servir – il était affamé.) Tu sais, on devrait les diriger selon les principes de l’écologie des systèmes…
Desmond explosa de rire et récupéra une serviette in extremis pour s’essuyer le menton. Tous les regards étaient soudain braqués sur eux et Sax se sentit mal à l’aise.
— Quelle idée formidable ! hurla Desmond. Oh, Saxifrage, que je t’aime ! Un management scientifique, c’est ça ?…
— Pourquoi pas ? s’entêta Sax. Ce que je veux dire, c’est que les principes qui gouvernent le comportement des espèces dominantes dans un écosystème stable sont plutôt directs, pour autant que je m’en souvienne. Je parie qu’un conseil d’écologistes pourrait construire un programme qui produirait une société bienveillante stable !