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— Si seulement tu dirigeais le monde ! s’exclama Desmond en riant de nouveau.

Il posa le front sur la table, soudain, et se mit à ululer.

— Pas tout seul.

— Non, je plaisante. (Desmond redevint sérieux.) Tu sais que Vlad et Marina travaillent sur leurs théories éco-économiques depuis des années. Ils ont même réussi à me les faire essayer dans le commerce entre les colonies de l’underground.

— J’ignorais ça, fit Sax, surpris.

Desmond secoua la tête.

— Sax, il faut que tu sois plus attentif à ce qui se passe. Dans le Sud, nous vivons depuis des années selon les principes éco-économiques.

— Il faudra que je m’intéresse à ça.

— Oui. (Desmond afficha un large sourire, prêt à exploser une fois encore.) Tu as beaucoup à apprendre.

Leur commande arriva, avec une carafe de jus d’orange, et Desmond remplit leurs verres à ras bord. Il trinqua avec Sax et dit :

— Bienvenue dans la révolution !

8

Desmond repartit pour le Sud, avec la promesse que Sax chaparderait à Biotique ce qu’Hiroko avait demandé.

— Il faut que j’aille voir Nirgal, dit-il avant de serrer Sax entre ses bras.

Un mois passa durant lequel Sax put réfléchir à tout ce qu’il avait appris grâce à Desmond et aux vidéos de la Terre. Il ordonnait lentement tout cela et se sentait de plus en plus troublé. Chaque nuit, il se réveillait brusquement pour quelques heures d’insomnie.

Puis, un matin, après une mauvaise nuit, il reçut un message sur son bloc de poignet. C’était Phyllis : elle était en ville pour diverses réunions et elle voulait qu’ils se retrouvent pour dîner.

Sax accepta, surpris, mais en manifestant l’enthousiasme de Stephen. Il la retrouva chez Antonio. Ils s’embrassèrent à l’européenne et on les installa à l’une des tables d’angle, d’où l’on surplombait la ville. Sax fit à peine attention à ce qu’on lui servait tandis qu’ils bavardaient à propos de Sheffield et de Biotique.

Après le cheesecake, ils prirent du cognac. Sax n’était nullement pressé de partir et il n’était pas du tout sûr de ce que Phyllis avait en tête pour la fin de soirée. Elle n’avait manifesté aucune intention évidente et elle ne semblait pas avoir envie de partir, elle non plus.

Elle se laissa aller en arrière et lui adressa un regard chaleureux.

— C’est bien toi, n’est-ce pas ?

Il inclina la tête pour marquer sa perplexité.

Elle rit.

— C’est dur à croire, vraiment. Sax Russell… Tu n’étais jamais comme ça, dans le bon vieux temps. Jamais je n’aurais pensé que tu pouvais être un aussi bon amant.

Il plissa les yeux, déconcerté, et promena le regard alentour.

— J’espère que ça en dit plus long sur toi que sur moi, rétorqua-t-il avec l’insouciance de Stephen.

Il n’y avait personne aux tables les plus proches et les serveurs se tenaient discrètement à distance. Le restaurant fermerait dans une demi-heure.

Phyllis se remit à rire, mais il y avait une certaine dureté dans ses yeux, et Sax comprit soudain qu’elle était en colère. Vexée, sans le moindre doute, d’avoir été dupée par un homme qu’elle connaissait depuis quatre-vingts ans. Et furieuse qu’il ait décidé de la duper, elle. Et pourquoi pas ? Cela dénotait un manque total de confiance, après tout, surtout de la part de quelqu’un qui couchait avec vous. La mauvaise foi dont il avait fait preuve à Arena lui revenait maintenant et il se sentait très mal à l’aise. Mais que faire ?

Il se souvenait de cet instant où elle l’avait embrassé dans l’ascenseur. Il en était resté tout aussi déconcerté que maintenant. Il avait été aussi surpris qu’elle ne le reconnaisse pas alors que d’être reconnu en cet instant. Il y avait là une belle symétrie. Et, dans les deux cas, il avait suivi le mouvement.

— Tu as autre chose à dire ? demanda Phyllis.

Il leva les mains.

— Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

Il y eut un peu plus de colère dans son rire. Puis, elle le dévisagea, les lèvres serrées.

— C’est si facile à voir maintenant. Ils t’ont donné un menton et un nez, c’est tout, je suppose. Mais les yeux sont les mêmes, ainsi que la forme de ta tête. C’est drôle tout ce dont on se souvient et ce qu’on oublie.

— C’est vrai.

En fait, se dit-il, ce n’était pas tant une question d’oubli que l’incapacité à rassembler des fragments de mémoire. Sax songea qu’ils étaient encore là, stockés quelque part.

— Je ne me rappelle pas vraiment ton ancien visage, reprit Phyllis. Pour moi, tu étais toujours dans un quelconque labo, le nez collé à un écran. Tu devais sans doute porter une blouse blanche. Tu étais une sorte de rat de laboratoire géant. (Elle avait le regard étincelant, à présent.) Mais à un certain moment, tu as appris à imiter le comportement humain. Plutôt bien, d’ailleurs, non ? Assez bien pour tromper une vieille amie qui t’aimait tel que tu étais.

— Nous ne sommes pas de vieux amis.

— Non, fit-elle d’un ton sec. Je ne le pense pas non plus. Toi et tes vieux amis, vous avez tenté de me tuer. Et vous avez assassiné des milliers d’autres gens. Et détruit la plus grande partie de cette planète. Il est évident que tes amis sont encore là, quelque part, sinon tu ne serais pas ici, n’est-ce pas ? En fait, ils doivent avoir largement essaimé parce que lorsque j’ai fait une vérification ADN de ton sperme, les banques officielles de l’Autorité transitoire m’ont confirmé que tu étais bien Stephen Lindholm. Et pendant longtemps, j’ai perdu le fil. Mais tu as fait quelque chose qui m’a donné à réfléchir. Quand nous sommes tombés dans cette crevasse. Oui, c’est ça… ça m’a rappelé un incident qui s’était passé autrefois dans l’Antarctique. Toi, moi et Tatiana Durova, nous étions sur les hauteurs de Nussbaum Riegel, quand Tatiana a trébuché et s’est foulé la cheville. Il était tard, le vent s’était levé, et on a envoyé un hélicoptère de la base. Pendant que nous attendions, tu as trouvé une sorte de lichen de roche…

Sax secoua la tête, sincèrement surpris.

— Je ne m’en souviens pas.

C’était vrai. Cette année d’entraînement et de sélection dans les vallées sèches de l’Antarctique avait été intense, mais dans sa mémoire, elle était floue, et jamais il ne retrouverait cet incident. Il avait même du mal à croire qu’il se soit vraiment produit. Et il n’avait pas la moindre trace de souvenir du visage de Tatiana Durova.

Absorbé dans ses pensées et dans l’effort de concentration qu’il faisait pour retrouver cette année perdue, les propos de Phyllis lui échappèrent. Mais il entendit cependant :

— … j’ai vérifié avec les anciens clichés de la mémoire de mon IA, et c’est là que je t’ai retrouvé.

— Tes unités mémoire doivent commencer à s’user, marmonna-t-il d’un air absent. On s’est aperçu depuis quelque temps qu’elles étaient brouillées par les rayons cosmiques si on ne les consolidait pas de temps en temps.

Elle ignora totalement cette minable saillie.

— Ce qui compte, c’est le fait que des gens qui sont capables de trafiquer comme ça les données de l’Autorité transitoire méritent qu’on les surveille de près. Je crains de ne pouvoir laisser passer ce genre de chose. Même si je le voulais.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je ne sais pas vraiment. Tout va dépendre de toi. Tu pourrais me dire où tu te cachais, avec qui, et ce qui se passe actuellement. Tu n’es arrivé à Biotique qu’il y a un an, après tout. Tu étais où avant ça ?…