Выбрать главу

— Sur la Terre.

Le sourire de Phyllis se plissa de façon menaçante.

— Si c’est comme ça, je vais être dans l’obligation de faire appel à certains de mes associés. Les gens de la sécurité de Kasei Vallis sauront te rafraîchir la mémoire.

— Allons…

— Et ça n’est pas une métaphore. Ils ne vont pas te cogner dessus ou je ne sais quoi. C’est une question d’extraction. Ils t’endorment, ils stimulent l’hippocampe et l’amygdale, et ils te posent des questions. Les gens répondent, c’est tout.

Sax réfléchit. On ne savait toujours pas grand-chose des mécanismes de la mémoire, mais il ne faisait aucun doute qu’on pouvait appliquer des méthodes brutales aux zones que l’on connaissait. La résonance magnétique, les ultra-sons ciblés et bien d’autres outils. Mais ce serait dangereux, néanmoins…

— Alors ?… demanda Phyllis.

Il observa un instant son sourire, maléfique, triomphant. Des pensées défilaient en vrac dans son esprit, des images sans légendes : Desmond, Hiroko, les gamins de Zygote criant Pourquoi, Sax ? Pourquoi ? Il dut se maîtriser pour ne pas montrer le dégoût qu’il ressentait soudain, qui déferlait en lui. C’était peut-être ce que les gens appelaient de la haine. Il s’éclaircit la gorge et dit enfin :

— Je suppose que je ferais aussi bien de tout te raconter.

Elle acquiesça fermement, comme si c’était une décision qu’elle aurait prise elle-même. Et elle tourna la tête : le restaurant était totalement désert, maintenant, et les serveurs s’étaient tous regroupés autour d’une table, où ils sirotaient de la grappa.

— Allez, viens, dit Phyllis. On va jusqu’à mes bureaux.

Il acquiesça en se levant avec raideur. Sa jambe droite ne répondait plus. Il suivit Phyllis en boitillant. Ils dirent bonsoir aux serveurs et prirent l’ascenseur. Phyllis appuya sur le bouton du sous-sol. La porte se referma. Sax se dit qu’ils étaient encore une fois dans un ascenseur. Il inspira à fond et rejeta la tête en arrière, comme s’il venait de remarquer quelque chose d’anormal sur le panneau de contrôle. Phyllis suivit son regard et, d’un mouvement spasmodique, il la frappa au maxillaire. Elle s’effondra, le souffle court, inconsciente. Un élancement affreusement douloureux monta dans les deux phalanges principales de la main droite de Sax. Il appuya sur le bouton du second étage, au-dessus du métro. Il savait qu’un long passage permettait de traverser Hunt Mesa, avec de nombreuses boutiques qui, à cette heure, seraient fermées. Il prit Phyllis par les aisselles et la souleva. Elle était plus grande que lui, flasque et lourde.

Quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit, il était sur le point d’appeler à l’aide. Mais il n’y avait personne à l’extérieur : il passa un bras de Phyllis autour de son cou et l’entraîna vers l’un des mini-carts qui étaient garés à quelques mètres de là pour les gens qui voulaient traverser rapidement la mesa ou qui étaient trop chargés. Il la laissa tomber sur le siège arrière et elle grogna, comme si elle était sur le point de se réveiller. Il s’installa aux commandes et pressa la pédale d’accélération. Le cart dévala le couloir en bourdonnant. Sax prit conscience qu’il ruisselait de sueur et qu’il n’arrivait pas à maîtriser son souffle.

Il passa devant deux toilettes avant de s’arrêter. Phyllis, inerte, roula de son siège jusqu’au sol en gémissant un peu plus fort. Elle ne tarderait plus à reprendre conscience, si ce n’était déjà fait. Il alla vérifier que les toilettes des hommes n’étaient pas verrouillées. C’était bien le cas, et il revint très vite au cart pour soulever Phyllis et la porter sur son dos. Il vacilla brièvement sous son poids et la laissa tomber devant le seuil. Sa tête cogna contre le sol et elle cessa de gémir. Il ouvrit la porte, la traîna jusqu’à l’intérieur, puis referma la porte et la verrouilla.

Il s’assit à côté d’elle, le souffle haletant. Phyllis respirait encore. Elle avait le pouls faible mais régulier. Elle semblait hors de danger, mais un peu plus inconsciente qu’après son premier coup. Sa peau était pâle et humide et elle avait la bouche entrouverte. Un bref instant, il eut pitié d’elle, avant de se rappeler qu’elle l’avait menacé de le confier aux techniciens de la sécurité pour le faire parler. Certes, leurs méthodes étaient sophistiquées, mais c’était quand même de la torture. Et s’ils avaient réussi, ils auraient appris la situation des refuges de l’underground dans le Sud et bien plus de choses encore. Dès qu’ils auraient une idée générale de ce qu’il connaissait, ils pourraient lui soutirer le reste. Il serait impossible de résister à leur combinaison d’injection de drogues et de modification du comportement.

Dès à présent, Phyllis en savait beaucoup trop. Le seul fait qu’il ait une fausse identité aussi parfaite impliquait qu’il existait toute une infrastructure qui était demeurée cachée jusqu’à présent. Dès qu’ils connaîtraient son existence, ils pourraient sans doute la débusquer. Et Hiroko, Desmond et Spencer, qui était dans le système de Kasei Vallis, seraient tous en danger… Ainsi que Nirgal, Jackie, Peter et Ann… tous. Parce qu’il n’avait pas été assez malin pour éviter cette femme redoutable et stupide qu’était Phyllis.

Il regarda autour de lui. Il y avait deux cabines : une pour les toilettes, l’autre avec un lavabo, un miroir et le distributeur courant de pilules contraceptives et de gaz récréatifs. Il reprit son souffle et réfléchit très vite. Au fur et à mesure que les plans se dessinaient dans son esprit, il chuchotait dans son bloc de poignet les instructions destinées à son IA. Desmond lui avait donné certains programmes de virus à haut potentiel de destruction. Il se connecta avec le bloc de Phyllis et attendit que les transferts s’opèrent. Avec un peu de chance, il pouvait détruire tout son système : les dispositifs de sécurité personnels ne pouvaient rien contre les virus de Desmond à usage militaire. C’était du moins ce que prétendait Desmond.

Mais restait le problème de Phyllis. Parmi les gaz disponibles, il y avait surtout du protoxyde d’azote, dans des inhalateurs individuels qui devaient contenir deux ou trois mètres cubes de gaz sous pression. Il jaugea la pièce : elle devait faire trente-cinq ou quarante mètres cube. La grille de ventilation était près du plafond et il pouvait aisément l’obturer avec un bout de serviette aérogel.

Il inséra des cartes de paiement dans le distributeur et acheta tout le stock de gaz disponible : vingt petits containers de poche avec leurs masques inhalateurs. L’oxyde d’azote serait un peu plus lourd que l’atmosphère de Burroughs.

Il prit les petits ciseaux de son bloc et découpa une partie de la serviette. Puis, il escalada le réservoir de la chasse et entreprit d’obturer la grille de ventilation en insérant le tissu dans les fentes. Quelques orifices subsistaient, mais ils étaient petits. Il redescendit et inspecta la porte : il y avait un espace d’environ un centimètre entre le battant et le sol. Il découpa d’autres bouts de serviette. Phyllis ronflait, à présent. Il alla jusqu’à la porte, l’ouvrit, poussa les containers dans le couloir et referma après avoir jeté un dernier regard à Phyllis, recroquevillée sur le sol. Il tassa les rubans d’aérogel sous la porte, ne ménageant qu’un espace étroit dans un coin. Il jeta un regard rapide dans le couloir, de part et d’autre, s’assit et inséra le flexible du premier container dans l’orifice avant d’appuyer sur la valve. Il répéta cette opération vingt fois, rangeant les containers vides au fur et à mesure dans ses poches. Quand elles furent pleines, il se confectionna un sachet avec les bouts de tissu pour le reste, se releva et regagna le cart. Il écrasa du pied l’accélérateur et le cart bondit violemment en avant, dans le sens opposé à l’arrêt brutal qui avait précipité Phyllis hors du siège. Ce qui avait dû lui faire mal.