Il arrêta le cart, descendit et retourna aux toilettes des hommes dans le bruit des containers. Il ouvrit la porte d’un geste brusque en retenant son souffle, attrapa Phyllis par les chevilles et la tira vers l’extérieur. Elle respirait encore, avec un doux sourire sur le visage. Il résista à l’envie de lui donner un coup de pied et remonta dans le cart.
Il redescendit à pleine vitesse vers l’autre côté de Hunt Mesa, puis descendit jusqu’au sous-sol. Il prit le premier métro qui se présenta et traversa toute la ville jusqu’à la gare du Sud. Il remarqua que ses mains tremblaient et qu’il avait deux phalanges de la main droite qui gonflaient à vue d’œil en virant au bleu. La douleur venait en même temps.
Il acheta un ticket pour le sud mais, quand il le présenta en même temps que sa carte d’identification au contrôleur, il vit l’autre rouler des yeux et dégainer son pistolet en même temps que ses collègues tout en appelant du renfort pour une arrestation. Apparemment, Phyllis s’était réveillée plus tôt qu’il ne l’avait prévu.
CINQUIÈME PARTIE
Sans foyer
1
La biogenèse, en premier lieu, c’est de la psychogenèse. Jamais cette vérité n’avait été aussi manifeste que sur Mars, où la noosphère avait précédé la biosphère – la couche de pensée venue de loin enveloppant tout d’abord la planète, l’investissant avec ses histoires, ses plans et ses rêves, jusqu’au moment où John Boone avait débarqué et proclamé : Nous voici ! et c’est à partir de ce point d’ignition que la force verte s’était répandue comme un feu de broussailles, jusqu’à ce que la planète tout entière puise sous la viriditas. Comme si quelque chose lui avait manqué jusqu’alors, et qu’elle ait réussi au fond de son esprit à percer la roche, à faire s’affronter la noosphère et la lithosphère, jusqu’à ce que la biosphère jusqu’alors absente surgisse par l’issue entrouverte avec la surprenante vivacité d’une fleur en papier de prestidigitateur.
C’était ainsi que les choses apparaissaient au regard de Michel Duval, qui s’était désormais passionnément voué à tout signe de vie dans le désert de rouille, qui avait adhéré à l’aréophanie d’Hiroko avec la ferveur d’un homme qui se noie et trouve une bouée. C’était ainsi qu’il avait acquis cette nouvelle vision des choses. Afin d’en améliorer la pratique, il avait copié cette habitude qu’avait Ann de sortir peu avant l’aube pour découvrir, dans les ombres naissantes des touffes d’herbes nouvelles, un plaisir toujours renouvelé et déchirant. Car dans chaque carré de lichen ou de sauge, il discernait sa Provence en miniature.
C’était sa tâche, telle qu’il la concevait maintenant : le difficile travail de concilier l’inconciliable antinomie entre la Provence et Mars. Il avait le sentiment que dans ce projet il faisait partie d’une longue tradition car, récemment, dans le cours de ses études, il avait remarqué que l’histoire de la pensée française était dominée par diverses tentatives pour résoudre des antinomies extrêmes : l’esprit et le corps (pour Descartes), le freudisme et le marxisme (pour Sartre), le christianisme et l’évolution (pour Teilhard de Chardin), d’autres encore. Il lui apparaissait que la qualité particulière de la philosophie française, sa tension héroïque et sa tendance à se frayer un long chemin à travers des fiascos superbes, était due à ses tentatives répétées d’allier des termes contradictoires. Autant d’attaques du même problème, y compris la sienne, autant de combats pour tricoter l’esprit à la matière. Voilà pourquoi, peut-être, la pensée française avait souvent été si accueillante à des dispositifs rhétoriques aussi complexes que le carré sémiotique, structures susceptibles de plier ces contradictions inconciliables en réseaux assez résistants pour les contenir.
Donc, désormais, telle était la tâche de Michel : tricoter patiemment l’esprit vert et la matière rouille : découvrir la Provence qui était en Mars. Le lichen de crustose, par exemple, donnait à certaines parties de la plaine rouge l’aspect d’un placage de jade pomme.
À présent, dans les claires soirées indigo (les vieux ciels roses avaient donné un aspect brun à l’herbe), la couleur du ciel soulignait chaque brin d’un trait d’un vert pur et les petites prairies semblaient vibrer. La couleur exerçait comme une pression intense sur la rétine… Un délice.
Mais il était tout aussi intimidant de voir à quelle vitesse cette biosphère primitive avait pris racine, avait fleuri et s’était répandue sous l’effet de l’élan vers la vie inhérent à la nature : un arc électrique, et vert, entre les pôles de la roche et de l’esprit. Une puissance incroyable qui avait ici touché les chaînons génétiques, inséré des séquences, créé des hybrides nouveaux dont elle avait favorisé le développement en changeant leur environnement. L’enthousiasme naturel de la vie pour la vie était clair de toutes parts, comme étaient évidents son combat et ses fréquentes victoires. Mais il y avait aussi des mains pour guider tout cela, une noosphère qui baignait le tout depuis le départ. La force verte, infiltrée dans le paysage à chaque attouchement de ses doigts. Et les êtres humains en étaient devenus miraculeux – des créateurs conscients désormais, qui s’avançaient dans ce monde nouveau comme des dieux neufs et jeunes en déployant leurs pouvoirs alchimiques immenses. Et Michel posait un regard nouveau et curieux sur tous ceux qu’il rencontrait sur Mars, se demandant face à leur apparence anodine s’il n’avait pas devant lui un nouveau Paracelse, un nouvel Isaac de Holland, qui pourrait changer le plomb en or, ou bien faire fleurir les rochers.
2
L’Américain que Coyote et Maya avaient sauvé, à première vue, n’avait rien de plus particulier que tous ceux que Michel avait pu rencontrer sur Mars. Il était peut-être plus curieux, plus naïf. C’était un homme trapu, à la démarche traînante, le visage basané, avec une expression intriguée. Mais Michel avait depuis longtemps l’habitude de passer sous cette surface d’apparences pour atteindre l’esprit qui animait l’intérieur, et très vite, il conclut qu’ils avaient un homme mystérieux entre les mains.
Il déclarait se nommer Art Randolph, chargé de la récupération des matériaux utiles de l’ascenseur effondré.
— Du carbone ? demanda Maya.
Son ton sarcastique lui avait échappé ou bien il avait décidé de l’ignorer, et il répondit :
— Oui, mais aussi…
Suivit toute une liste de minéraux exotiques bréchiformes.
Maya se contenta de lui lancer un regard noir, qu’il ne remarqua pas non plus, apparemment. Il ne savait que poser des questions. Qui étaient-ils ? Que faisaient-ils dans cette région ? Où l’emmenaient-ils ? Dans quel genre d’engin roulaient-ils ? Est-ce qu’ils étaient vraiment invisibles depuis l’espace ? Comment avaient-ils pu supprimer leurs signaux thermiques ? Pourquoi voulaient-ils qu’on ne les repère pas depuis l’espace ? Est-ce qu’ils faisaient partie de cette colonie perdue légendaire ? Ou de l’underground martien ? Qui étaient-ils donc, après tout ?
Personne ne se montrait très empressé de répondre, et ce fut finalement Michel qui lui dit :
— Nous sommes des Martiens. Nous vivons ici. Par nos propres moyens.
— L’underground. Incroyable. Pour tout vous avouer, je pensais que vous étiez un mythe. Ça, c’est quelque chose, les gars…