Et ainsi, ceux de Ka nous épient, et ils demandent : qui connaît Ka ? Qui passe du temps avec Ka, qui apprend Ka, qui aime toucher Ka, marcher sur Ka, laisser Ka s’infiltrer en lui, qui laisse la poussière tranquille ? Ceux-là sont les humains auxquels nous voulons parler. Bientôt, nous nous présenterons devant tous ceux qui semblent aimer Ka. Et alors, mieux vaudrait que vous soyez prêts. Car nous aurons un plan. Et il sera temps de tout abandonner pour entrer dans un nouveau monde. Le temps sera venu de libérer Ka.
2
Ils roulaient en silence. Le patrouilleur tressautait sous les bourrasques. Les heures s’écoulaient et ils n’avaient toujours aucune nouvelle de Michel et de Maya. Ils avaient opté pour des signaux radio en rafales, très semblables aux bouffées de statique provoquées par les éclairs : un pour réussite, un pour échec. Mais la radio ne leur transmettait qu’un sifflement ininterrompu, à peine audible dans celui du vent. Nirgal devenait de plus en plus nerveux. Plus l’attente se prolongeait, plus il était probable qu’un désastre avait emporté leurs compagnons sur la berge extérieure. S’il tenait compte de la nuit terrible qu’ils avaient passée – de leur progression rampante dans l’obscurité hurlante, l’averse cinglante de débris, les tirs déchaînés qui partaient des tentes abattues – les perspectives étaient sombres. Il était gagné par la crainte d’apprendre que Maya, Michel et Sax avaient été blessés, ou pire. Et même Spencer, qu’il ne connaissait pas mais dont on lui avait tant parlé. L’ensemble de leur plan lui apparaissait fou maintenant, et Nirgal en venait à s’interroger sur le jugement de Coyote. Coyote qui était penché sur l’écran de l’IA et marmonnait en se balançant sur ses tibias douloureux… Bien sûr, les autres avaient approuvé le plan, de même que Nirgal. Et Maya et Spencer avaient participé à son élaboration, avec les Rouges de Mareotis. Mais aucun d’eux n’avait prévu que l’ouragan katabatique aurait une telle violence. Et c’était Coyote le chef de l’opération, aucun doute. Et en cet instant, Nirgal le découvrait en pleine détresse, furieux, troublé, effrayé.
À cette seconde, la radio crépita comme si deux éclairs venaient de frapper simultanément à proximité, et le message décrypté suivit très vite. Succès. Ils avaient réussi. Ils avaient trouvé Sax et ils l’avaient délivré.
En un instant, l’ambiance passa de l’inquiétude au soulagement. Ils se mirent à pousser des cris de joie incohérents, à rire, à s’embrasser. Nirgal et Kasei pleuraient de bonheur et d’apaisement, et Art, qui était resté dans le véhicule pendant le raid, et avait pris l’initiative de piloter dans le vent noir pour aller les récupérer, n’arrêtait pas de leur donner de grandes claques dans le dos, à tous, en braillant :
— Beau boulot ! Beau boulot !
Coyote, bourré d’antidouleurs, avait retrouvé son rire de fou. Nirgal, lui, se sentait physiquement plus léger, comme si la gravité avait brusquement diminué dans sa poitrine. Ils avaient plongé si profondément dans l’épuisement, la peur, pour remonter dans la joie : il se dit vaguement, l’esprit embrumé, que ces instants resteraient inscrits dans sa mémoire. Le choc de la vraie réalité, qu’on éprouvait si rarement, l’avait embrasé. Et il pouvait lire la même gloire pure et lumineuse sur les visages de ses compagnons. En cet instant, ils étaient comme des animaux sauvages à l’âme neuve et ardente.
Les Rouges repartirent vers le nord, vers leurs refuges de Mareotis. Coyote fonça vers le sud, vers le point de rendez-vous avec Maya et Michel. Ils se retrouvèrent dans la clarté chocolat de l’aube, loin sur les hauteurs d’Echus Chasma. Tout le groupe venu de la berge intérieure se rua sur le patrouilleur de Maya et Michel, prêt à recommencer la fête. Nirgal franchit le sas en vacillant et rencontra pour la première fois Spencer : il vit un petit homme au visage rond et ravagé, dont les mains tremblaient. Mais Spencer l’observa avec attention.
— Ça me fait plaisir de te connaître, dit-il enfin. J’ai tellement entendu parler de toi.
Ils parlaient tous à la fois, échangeant leurs impressions.
— Ça s’est vraiment bien passé, déclara Coyote, provoquant un concert de protestations de Kasei, Art et Nirgal.
Ils s’en étaient tirés de justesse, en vérité, en rampant sur la berge intérieure, essayant d’échapper au typhon et aux policiers fous de panique, de retrouver le patrouilleur alors même qu’Art tentait de les récupérer. Ils avaient longtemps tourné autour de l’endroit où ils avaient laissé le véhicule…
Le regard dur de Maya coupa court à la joie ambiante. Après l’excitation des retrouvailles, il devenait évident que les choses n’étaient pas aussi réjouissantes que cela. Ils avaient sauvé Sax, mais un peu tard. On l’avait torturé, leur dit Maya. On ne pouvait savoir précisément quelles lésions les autres lui avaient infligées dans l’état d’inconscience où il était plongé.
Nirgal se rendit dans le compartiment et se pencha sur lui. Sax gisait, inerte, et son visage était abominable à voir. Michel vint s’asseoir, encore sous le choc du coup qu’il avait reçu sur le crâne. Maya et Spencer semblaient s’être querellés. Ils n’avaient donné aucune explication, mais ils ne s’adressaient plus la parole et évitaient de se regarder. Maya, à l’évidence, était d’une humeur affreuse : Nirgal avait déjà vu cette expression sur son visage alors qu’il n’était qu’un enfant. Cette fois, pourtant, ça semblait plus grave : ses traits étaient figés et sa bouche n’était plus qu’une blessure en faucille.
— J’ai tué Phyllis, dit-elle à Coyote.
Le silence tomba. Nirgal sentit que le froid gagnait ses mains. Soudain, en observant les autres, il vit qu’ils étaient tous mal à l’aise. La seule femme qui se trouvait parmi eux était celle qui avait tué. Il y avait dans cela quelque chose d’anormal. Ils le ressentaient, et Maya elle aussi. Elle se redressa avec fierté, méprisant leur lâcheté. Nirgal se dit que tout cela n’avait rien de rationnel, que ça n’existait même pas au niveau conscient, que c’était en vérité primaire, instinctif, biologique. Et le regard que Maya posait sur eux, dans son absolu mépris de l’horreur qu’ils affichaient, était celui d’un aigle. Étranger et hostile.
Coyote, alors, s’avança vers elle, se dressa sur la pointe des pieds et l’embrassa sur la joue, affrontant son regard de glace.
— Tu as bien fait, lui dit-il en posant la main sur son bras. Tu as sauvé Sax.
Elle le repoussa.
— Nous avons bousillé cette machine dans laquelle ils avaient cloué Sax. J’ignore si nous avons réussi à effacer les données. Probablement pas. Et bien entendu, ils savent que quelqu’un l’a libéré. Il n’y a vraiment pas de quoi se réjouir. Ils vont employer tous leurs moyens pour nous mettre la main dessus.
— Je ne crois pas qu’ils soient organisés à ce point, releva Art.
— Vous, taisez-vous !
— D’accord. Mais reconnaissez une chose : maintenant qu’ils savent que vous existez, vous n’aurez plus vraiment à vous planquer, non ?…
— Ça repart, marmonna Coyote.
Ce jour-là, ils firent route au sud : la poussière soulevée par la tempête katabatique était assez dense pour les dissimuler aux caméras des satellites. La tension restait intense : Maya était dans une fureur noire, et nul ne pouvait lui adresser la parole. Michel la traitait comme une bombe qui n’aurait pas encore explosé, essayant constamment de l’obliger à se concentrer sur les questions pratiques, pour lui faire oublier cette affreuse nuit. Mais Sax était toujours inconscient sur la couchette du compartiment d’habitation. Avec toutes ses contusions et ses plaies, il ressemblait à un malheureux raton-laveur blessé, et il était dur d’oublier ce qui s’était passé. Nirgal s’assit près de lui durant des heures, une main sur ses côtes, l’autre sur son crâne. Il n’y avait guère autre chose à faire. Même sans ses yeux noirs, il n’aurait pas ressemblé au Sax Russell que Nirgal avait connu dans son enfance. Il avait éprouvé un vrai choc viscéral en découvrant toutes ses plaies, toutes les traces de coups sur son corps, qui prouvaient définitivement qu’ils avaient des ennemis mortels sur cette planète. Depuis plusieurs années, cette question l’avait préoccupé – et la preuve qu’il avait à présent sous les yeux était d’autant plus laide, écœurante : non seulement ces ennemis existaient, mais ils étaient capables de ça. C’était pour eux une pratique constante, qu’ils avaient appliquée tout au long de l’histoire, ainsi qu’en témoignaient ces incroyables récits que Nirgal avait entendus. Des récits authentiques. Et Sax n’était qu’une victime parmi des millions.