Dans son sommeil, sa tête roulait de côté et d’autre.
— Je vais lui faire une injection de pandorph, déclara Michel. D’abord lui, et moi ensuite.
— Il a quelque chose au niveau des poumons.
— Tu crois ? (Michel colla une oreille sur la poitrine de Sax, écouta en silence et émit un sifflement.) Tu as raison. Quelque chose de liquide.
— Qu’est-ce qu’ils lui ont fait ? demanda Nirgal à Spencer.
— Ils lui parlaient pendant qu’il était sous drogue. Vous savez, ils ont localisé assez précisément certains centres de mémoire de l’hippocampe, et avec les drogues ainsi qu’une stimulation ultra-sonique très fine, plus un repérage par MRI… Les gens répondent aux questions qu’on leur pose, et généralement, ils parlent beaucoup. Ils en étaient là quand la tempête s’est levée et qu’ils ont été privés de courant. Le générateur d’urgence a démarré presque aussitôt, mais… (Il montra Sax.) Quand on l’a arraché au dispositif…
C’était donc pour ça que Maya avait tué Phyllis Boyle. La mort d’une collabo. Un meurtre chez les Cent Premiers…
Mais ça n’était pas le premier, marmonna Kasei dans l’autre patrouilleur. Certains accusaient Maya d’avoir préparé l’assassinat de John Boone, et Nirgal avait entendu certaines rumeurs qui la désignaient comme suspecte dans la disparition de Frank Chalmers. On l’appelait la Veuve Noire. Nirgal avait toujours rejeté ces rumeurs malveillantes, répandues par des gens qui, à l’évidence, haïssaient Maya. Comme Jackie. Mais, assurément, Maya apparaissait désormais dangereuse, venimeuse, assise là le regard fixe devant la radio, les cheveux blancs, le nez en bec de faucon, les lèvres serrées comme une blessure. Prête à rompre le silence pour appeler le Sud. Nirgal se sentait nerveux du simple fait d’être avec elle dans le même patrouilleur, en dépit des efforts qu’il faisait pour se calmer. Elle avait été l’un de ses professeurs principaux, il avait passé des heures et des heures à se nourrir du savoir en maths, en histoire et en langue russe qu’elle lui dispensait. Il avait eu le temps de l’observer, et il avait conscience que jamais elle n’avait souhaité devenir une meurtrière, que sous son attitude à la fois agressive et morne (maniaco-dépressive), il y avait une âme solitaire, fière et avide. Ainsi, sous un autre angle, cette histoire avait été un désastre, en dépit du succès de l’opération.
Maya affichait une volonté de fer pour qu’ils rallient sans perdre de temps la région polaire sud pour informer l’underground des derniers événements.
— Ça n’est pas facile, remarqua Coyote. Ils savent que nous sommes dans Kasei Vallis, et comme ils ont eu le temps de faire parler Sax, ils savent aussi probablement que nous allons tenter de faire route au sud. Ils connaissent les cartes aussi bien que nous, et l’équateur est pratiquement bloqué, de l’ouest de Tharsis à l’est des chaos.
— Mais il existe une passe entre Pavonis et Noctis, protesta Maya.
— D’accord, mais elle est traversée par plusieurs pistes et des pipelines, plus deux segments de l’ascenseur. J’ai fait forer des tunnels, mais s’ils y regardent de près, ils vont en trouver un certain nombre, ou ils vont tomber sur nos patrouilleurs.
— Alors qu’est-ce que tu proposes ?
— Je crois que nous devons faire le tour, en passant par le nord de Tharsis et d’Olympus Mons, avant de redescendre vers Amazonis pour franchir l’équateur.
Maya secoua la tête.
— Il faut que nous rallions très vite le Sud, pour prévenir les autres qu’on a été découverts.
Coyote réfléchit.
— Nous pourrions nous séparer. J’ai un avion ultraléger dans un refuge, au pied du Belvédère d’Echus. Kasei pourrait t’y conduire avec Michel, et vous pourriez vous envoler vers le sud. Nous, nous passerons par Amazonis.
— Et Sax ?
— Nous l’emmènerons directement jusqu’à Tharsis Tholus. Il y a une clinique bogdanoviste là-bas. C’est à deux nuits de route.
Maya discuta avec Michel et Kasei, sans risquer un regard vers Spencer. Michel et Kasei étaient d’accord et elle acquiesça enfin.
— Bien. Nous irons droit au sud. Et vous nous rejoindrez aussi vite que vous le pourrez.
Ils continuèrent de rouler la nuit et de dormir le jour, selon la vieille habitude, et en l’espace de deux nuits, ils traversèrent Echus Chasma pour atteindre Tharsis Tholus, le cône volcanique qui se dressait à la bordure nord de la bosse de Tharsis.
Là, Tharsis Tholus, une cité sous tente du type Nicosia, se déployait sur le flanc noir du cône. Elle faisait partie du demi-monde : la plupart de ses habitants menaient des existences ordinaires dans le réseau de surface, mais ils étaient nombreux à être bogdanovistes et à soutenir les refuges bogdanovistes de la région, de même que les bases des Rouges dans Mareotis et le Grand Escarpement. Et ils venaient aussi en aide à tous ceux de la cité qui avaient fui le réseau, ou qui ne l’avaient jamais connu depuis leur naissance. La clinique la plus importante était bogdanoviste et ceux de l’underground étaient nombreux à la fréquenter.
Ils roulèrent directement jusqu’à la tente, s’enfoncèrent dans le garage et descendirent très vite. Une petite ambulance surgit et emporta aussitôt Sax vers la clinique, située près du centre. Ils suivirent les rues entre les pelouses, savourant l’espace nouveau après les longs jours passés dans les patrouilleurs. Art était surpris par leur comportement, et Nirgal lui expliqua brièvement ce qu’était le demi-monde tandis qu’ils montaient vers les salles d’étage d’un café, juste en face de la clinique.
À la clinique, on s’occupait déjà de Sax. Quelques heures après leur arrivée, on autorisa Nirgal à passer une tenue stérile pour venir le rejoindre.
On avait installé Sax sous un poumon artificiel qui faisait circuler un liquide dans ses poumons. Dans les tubes transparents et le masque, c’était comme de l’eau légèrement trouble. Une vision pénible, comme si l’on était en train de noyer Sax. Mais le liquide qu’on lui transfusait était une solution à base de perfluorocarbone qui lui apportait trois fois le taux d’oxygène d’une atmosphère normale et chassait le dépôt qui s’était accumulé dans ses bronches en libérant et en regonflant les voies respiratoires. Tout cela pendant qu’on le traitait avec toutes sortes de drogues et de médicaments. La technicienne médicale expliqua tout à Nirgal sans interrompre son travail.