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— Vous avez vraiment l’intention de tuer ces mineurs ? demanda Art en tirant sur les poils de ses gros favoris.

Coyote haussa les épaules.

— Ça se pourrait, oui.

Sax secoua la tête avec véhémence.

— Fais attention, lui dit Nirgal. Pas si fort.

— Je suis d’accord avec Sax, glissa vivement Art. Je veux dire, même si l’on ne tient pas compte des considérations morales, ce qui n’est pas mon cas, c’est une option stupide sur le plan pratique. Stupide en ceci qu’elle présuppose que vos ennemis sont plus faibles que vous et feront ce que vous voulez si vous en assassinez quelques-uns. Mais les gens ne sont pas comme ça. Je veux dire : essayez de penser à la façon dont ça va se terminer. Vous descendez dans le canyon, vous tuez des gens en train de faire leur travail, et ensuite, d’autres rappliquent et trouvent leurs cadavres. Désormais, ils vont vous haïr à jamais. Même si vous vous emparez de Mars tout entière un jour, ils continueront de vous haïr aussi fort et ils feront tout pour vous mettre des bâtons dans les roues. Et ce sera la même chose avec les gens qui regardent les infos. Et c’est tout ce que vous aurez réussi, parce qu’ils remplaceront très vite les mineurs abattus.

Art se tourna vers Sax qui, assis sur la couchette, l’observait avec attention.

— D’un autre côté, disons que vous faites une descente là-dedans, que vous vous débrouillez pour que les mineurs se réfugient dans un abri où vous les bouclez avant de bousiller leurs machines. Ils demanderont des secours tout en restant planqués. Un ou deux jours après, ils seront libérés. D’accord, ils seront furieux, mais ils se diront qu’ils pourraient aussi bien être morts. Ces Rouges nous sont tombés dessus, ils ont tout cassé et ils sont repartis comme l’éclair. On ne les a même pas vus. Ils auraient pu nous massacrer, mais ils ne l’ont pas fait. Et ceux qui seront venus à leur secours penseront la même chose. Et plus tard, quand vous aurez pris Mars ou quand vous tenterez de le faire, ils s’en souviendront et ils plongeront tous dans le syndrome de Stockholm. Et ils commenceront à vous soutenir. Et même à travailler pour vous.

Sax acquiesçait. Spencer fixait Nirgal. Et puis tous les autres regardèrent Nirgal. Sauf Coyote, qui ne quittait pas des yeux la paume de ses mains, comme s’il y lisait un oracle. Mais quand il releva enfin la tête, ce fut pour regarder Nirgal, lui aussi.

Pour Nirgal, tout était simple, et il répondit à son regard d’un air soucieux.

— Art a raison. Hiroko ne nous pardonnera jamais si nous commençons à tuer des gens sans raison.

Une grimace déforma le visage de Coyote, comme s’il était dégoûté par leur humanité.

— Mais nous avons tué des gens à Kasei Vallis.

— C’était différent ! s’exclama Nirgal.

— En quoi ?

Nirgal hésita, et Art répondit à sa place.

— C’était une bande de policiers tortionnaires qui passaient le cerveau de votre ami au micro-ondes. Ils méritaient leur sort. Mais ces types, là en bas dans le canyon, ils ne font que creuser dans la roche.

Sax hocha la tête. Il les regarda tous tour à tour avec une intensité extrême. Il semblait avoir tout compris avec certitude. Mais comme il ne prononçait pas un mot, nul ne pouvait en être sûr.

Coyote posa un regard dur sur Art.

— C’est une mine de Praxis ?

— Je l’ignore. Et cela m’importe peu.

— Hum… Bien… (Coyote se tourna vers Sax, puis Spencer, puis Nirgal, qui avait les joues brûlantes.) D’accord. On va essayer comme ça.

Et c’est ainsi qu’à la tombée de la nuit Nirgal se glissa hors du patrouilleur en compagnie de Coyote et d’Art. Les étoiles brillaient déjà dans le ciel sombre, mais le quadrant occidental était encore lumineux et violet, répandant une clarté colorée qui donnait à toute chose une apparence étrangère. Coyote allait en avant et les deux autres le suivaient de près. Nirgal vit qu’Art Randolph avait les yeux collés à la visière de son casque.

Le plancher de Tractus Catena était rompu par un système transversal de cassures appelé Tractus Traction, et les fractures en treillis, dans cette zone, avaient constitué un système de crevasses impénétrable aux véhicules. Les mineurs de Tractus rejoignaient leur camp à partir du mur du canyon sur lequel on avait installé des ascenseurs. Mais Coyote décida qu’il était possible de franchir à pied Tractus Traction en suivant un cheminement de crevasses interconnectées dont il avait fait un relevé. La plupart de ses actions de résistance se déroulaient dans des terrains « impassables » comme celui-ci. Ce qui avait rendu légendaires ses incursions dans des lieux impossibles, dans des régions interdites que nul n’avait osé affronter. Et sous la conduite de Nirgal, ils avaient réussi quelques raids apparemment miraculeux – uniquement parce qu’ils avaient quitté les patrouilleurs pour traverser à pied.

Ils descendirent donc le plancher du canyon avec ces bonds martiens réguliers que Nirgal avait perfectionnés et qu’il avait tenté d’apprendre à Coyote avec plus ou moins de succès. La démarche d’Art n’avait rien de gracieux – ses pas étaient trop courts et il trébuchait fréquemment – mais il arrivait à maintenir l’allure. Nirgal commença à éprouver le bonheur libérateur de la course, la danse entre les rochers, la traversée rapide de longues bandes de terrain. Et puis aussi la respiration rythmique, le tressautement de son réservoir d’air dans le dos, cet état proche de la transe qu’il avait affiné depuis des années, avec l’aide de Nanao, l’issei, qui disait qu’il avait appris le lung-gom auprès d’un adepte tibétain… Nanao prétendait que les plus vieux des lung-gom-pas devaient porter des poids pour éviter de s’envoler. Ce qui sur Mars semblait tout à fait possible. Car il volait presque de roc en roc, exultant, pris dans une espèce d’extase.

Il dut se réfréner : Coyote pas plus qu’Art ne connaissaient le lung-gom, et ils ne parvenaient pas à le suivre, même s’ils se débrouillaient plutôt bien, Coyote par rapport à son âge, et Art parce qu’il était nouveau venu sur Mars. Coyote connaissait le terrain et progressait par petits sauts brefs, en une sorte de danse, dépouillée et efficace. Art se propulsait dans le paysage comme un robot mal programmé, vacillant souvent sous la clarté des étoiles quand il se posait mal, mais sans jamais vraiment diminuer la pression. Et Nirgal les précédait comme un chien lancé sur une piste. Par deux fois, Art s’écroula dans un nuage de poussière et Nirgal le contourna, mais à chaque fois il se releva et reprit sa course, se contentant de faire signe de la main à Nirgal sans perturber leur silence intercom.

Après une demi-heure de descente, dans le canyon si droit qu’il semblait avoir été découpé selon un plan, des fissures apparurent et se firent rapidement plus profondes et reliées les unes aux autres, ce qui rendait impossible toute progression sur le plancher du canyon lui-même, qui était devenu un archipel d’îles plates. Les fentes entre les îles ne faisaient parfois que deux ou trois mètres de large, mais elles étaient profondes de trente ou quarante mètres.

S’avancer dans ces allées au fond généralement plat était une expérience étrange, mais Coyote les guidait dans ce labyrinthe sans jamais hésiter aux bifurcations, suivant un parcours que lui seul connaissait, tournant à gauche, à droite d’innombrables fois. Ils passèrent une fente si étroite qu’ils frottèrent les parois des épaules au premier tournant.

Lorsqu’ils resurgirent sur le côté nord du labyrinthe de crevasses, émergeant d’un éclatement de l’escarpement abrupt qui marquait la fin de l’archipel de plateaux, ils découvrirent une petite tente, dressée contre la paroi ouest du canyon. Elle brillait comme une ampoule empoussiérée. À l’intérieur, il y avait des remorques, des patrouilleurs, des foreuses, des excavatrices et autres matériels d’exploitation minière. Ils étaient sur une mine d’uranium appelée Pechblende Alley, cette section inférieure du canyon étant recouverte d’une couche de pegmatite extrêmement riche en uraninite. La production de cette mine était importante, et Coyote avait appris que l’uranium traité ici avait été stocké sur place durant les années passées entre la destruction du premier ascenseur et la mise en place du second et qu’il n’avait pas encore été livré.