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— Ah ! fit Coyote en repoussant Art. C’est Vijika. Ils doivent avoir des oranges, et peut-être même un peu de kava. On va avoir droit à la fête dès ce matin, j’en suis sûr.

Ils roulèrent jusqu’au sas et un tube de couplage en sortit pour venir se coller sur la porte extérieure. Quand tout fut déverrouillé, ils purent pénétrer dans la tente en portant Sax, le dos courbé.

Ils furent accueillis par cinq hommes et trois femmes, tous très grands, la peau sombre, exultants, heureux d’avoir de la compagnie. Coyote fit les présentations. Nirgal avait déjà rencontré Vijika à l’université de Sabishii et il la serra dans ses bras. Elle semblait aussi heureuse que lui de le retrouver, et elle les précéda vers la falaise incurvée jusqu’à un espace entre les caravanes, illuminé par une crevasse dans la couche ancienne de lave. Dans ce puits de clarté diffuse à laquelle s’ajoutait la lumière venue de la ravine à l’extérieur de la tente, les visiteurs s’installèrent sur de grands coussins plats disposés autour de tables basses, tandis que leurs hôtes s’activaient autour de samovars ventrus. Coyote parlait avec les uns et les autres qui lui apprenaient les dernières nouvelles. Sax regardait autour de lui en cillant, aussi déconcerté que Spencer, qui se tenait près de lui. Depuis 61, il avait toujours vécu en surface et il ne connaissait les refuges que par les échos qu’on lui avait rapportés. Quarante années de double vie : pas étonnant s’il paraissait abasourdi.

Coyote se dirigea vers les samovars et sortit des petites tasses d’un placard. Nirgal s’était assis à côté de Vijika, un bras autour de sa taille. Il savourait sa chaleur et le contact de sa jambe contre la sienne. Art s’était installé de l’autre côté de Vijika. Son visage large avait l’expression d’un chien intrigué essayant de suivre la conversation. Vijika se présenta et lui serra la main. Il serra ses doigts fins dans sa grosse patte comme s’il allait les embrasser.

— Ce sont des Bogdanovistes, lui expliqua Nirgal en s’esclaffant devant son air perdu. (Il lui tendit une petite tasse en céramique.) Ses parents ont été détenus à Korolyov avant la guerre.

— Ah… fit Art. Nous en sommes loin, non ?

— Eh bien, expliqua Vijika, nos parents ont pris l’autoroute Transmarineris au nord, juste avant qu’elle soit inondée, et ils se sont retrouvés ici. Maintenant, prenez ce plateau à Coyote, distribuez les autres tasses et présentez-vous à chacun.

Art s’exécuta et fit le tour de l’assemblée tandis que Nirgal reprenait sa conversation avec Vijika.

— Tu ne croiras jamais ce qu’on a trouvé dans ces tunnels de tuf, lui dit-elle. On est devenus fantastiquement riches.

Chacun avait sa tasse, à présent, et durant un instant, ils sirotèrent en silence, puis, après quelques claquements de lèvres, les conversations reprirent. Art revint s’asseoir à côté de Nirgal.

— Tenez, lui dit Nirgal. Prenez-en. Il faut que chacun porte un toast. C’est la coutume.

Art but une gorgée d’un air méfiant tout en examinant le liquide dans sa tasse : il était plus noir que du café et l’odeur était atroce. Il frissonna.

— On dirait du café avec de la réglisse. De la réglisse empoisonnée.

Vijika se mit à rire.

— C’est du kavajava. Un mélange de kava et de café. C’est très fort et le goût est infernal. C’est dur à avaler. Mais n’abandonnez pas. Si vous finissez votre tasse, vous verrez que ça en valait la peine.

— Si vous le dites. (Il prit une nouvelle gorgée, dans un autre frisson.) Atroce !

— Oui. Mais on aime ça. Certains extrayent le kavain du kava, mais je crois qu’ils ont tort. Tous les rites doivent avoir un côté déplaisant, sinon on ne les apprécie pas à leur juste mesure.

— Hum… fit Art. (Nirgal et Vijika l’épiaient.) Je suis dans un refuge de l’underground martien, déclara-t-il après un instant. Je suis en train de m’éclater avec une espèce de drogue aussi étrange qu’ignoble, en compagnie de certains des membres les plus célèbres des Cent Premiers. Et avec de jeunes indigènes dont personne n’a entendu parler sur Terre.

— Ça marche, dit Vijika.

Coyote bavardait avec une femme. Il se tenait debout devant elle, et bien qu’elle fût assise dans la position du lotus sur un des coussins, elle lui arrivait au niveau du menton.

— Bien sûr que j’aimerais de la semence de laitue romaine, lui dit-elle. Mais il faut une juste compensation pour une chose d’une telle valeur.

— Ces graines ne sont pas aussi précieuses que ça, repartit Coyote de son ton le plus persuasif. Déjà, vous nous fournissez plus d’azote que nous ne pouvons en brûler.

— Certes, mais il faut avoir l’azote avant de pouvoir en donner.

— Je le sais bien.

— Il faut avoir avant de donner, et donner avant de consommer. Et nous avons cette énorme veine de nitrate de sodium sur laquelle nous somme tombés, du pur caliche blanco. Les badlands en sont bourrées. Apparemment, il y en a toute une couche entre le tuf et la lave. Elle est épaisse de trois mètres et on ne sait même pas encore jusqu’où elle s’étend. Il faut bien qu’on écoule ce caliche, non ?

— Oui, parfait. Mais ça n’est pas une raison pour tout nous refiler.

— Mais on ne refile rien. Vous allez brûler quatre-vingts pour cent de ce qu’on vous donne…

— Soixante-dix.

— D’accord, soixante-dix, mais nous aurons ces semences et nous pourrons enfin avoir des salades dignes de ce nom.

— Si vous réussissez à les faire pousser. La laitue, c’est délicat.

— Nous avons tout l’engrais nécessaire.

Coyote rit.

— Je n’en doute pas. Mais c’est encore loin de faire la mesure. Je vais vous dire : on vous donne les coordonnées d’un des camions d’uranium qu’on a envoyés dans Ceraunius.

— Et on accuse les autres de refiler !

— Non, non, parce que nous ne vous garantissons pas que vous pourrez récupérer la marchandise. En tout cas, vous saurez où elle se trouve, et si vous arrivez à mettre la main dessus, alors vous pourrez nous fournir un autre picobar d’azote, ce qui fait que nous serons d’accord. Qu’est-ce que vous en dites ?

— Ça me paraît toujours trop.

— Vous en aurez toujours l’impression avec ce caliche blanco que vous avez trouvé. Il y en a vraiment autant que ça ?

— Des tonnes. Des millions de tonnes. Les strates s’étendent dans toutes les badlands.

— D’accord, dans ce cas vous pourrez peut-être nous fournir également du péroxyde d’hydrogène. Nous allons en avoir besoin pour aller vers le sud.

Art se pencha vers eux, comme attiré par un aimant.

— C’est quoi, le caliche blanco ?

— Du nitrate de sodium quasiment pur, dit la femme.

Et elle lui décrivit l’aréologie de la région. Le tuf rhyolithique – les rochers à peine colorés qui les entouraient – avait été recouvert par la lave sombre d’andésite qui formait la surface du plateau. L’érosion avait attaqué le tuf dans les crevasses, ce qui avait formé les ravines à fond en forme de tunnel, tout en révélant de grandes veines de caliche coincées entre les strates.

— Le caliche est composé de rocaille et de poussière cimentées par les sels et les nitrates de sodium.

— Mais ce sont sûrement des micro-organismes qui ont déposé cette couche, proféra un homme, juste derrière elle.

Mais elle le contredit aussitôt :

— C’est un effet aréothermique, ou bien les éclairs d’orage, attirés par le quartz qui se trouve dans le tuf.

Ils se lancèrent dans un débat instantané qu’ils semblaient avoir répété mille fois. Art les interrompit pour reposer sa question à propos du caliche blanco. La femme lui expliqua que le blanco était un caliche pur qui contenait jusqu’à soixante-dix pour cent de nitrate de sodium pur. Il y en avait un bloc sur la table et elle le tendit à Art avant de reprendre la discussion avec son collègue, tandis que Coyote reprenait ses marchandages avec une autre femme, lancé dans les taux de bascule et les primes, les kilogrammes et les calories, les équivalences et les surcharges, les mètres cubes par seconde et les picobars, chicanant habilement au milieu des rires de l’auditoire.