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Ils bavardaient à propos de tout, comme tout le monde. Ils parlaient de leur passé, de leurs opinions, de leurs espoirs. Nirgal passait le plus clair de son temps à essayer d’expliquer Zygote et Sabishii à Art.

— J’ai passé quelques années à Sabishii. Les issei y ont créé une université ouverte. Il n’y a pas d’archives. On suit les cours que l’on veut et on a affaire à son professeur et à personne d’autre. Ce qui se passe à Sabishii n’a rien d’officiel, en grande partie. C’est la capitale du demi-monde, un peu comme Tharsis Tholus, mais en plus grand. C’est vraiment une grande cité. J’y ai rencontré des tas de gens venus de tous les coins de Mars.

Son esprit s’emplit de la romance de Sabishii, portant les souvenirs de tant de paroles et d’actes, de sentiments – toutes les émotions individuelles de ce temps-là, contradictoires et incompatibles, mais revécues simultanément, en un accord polyphonique dense.

— Cela a dû être une sacrée expérience, commenta Art, après avoir grandi à Zygote.

— Oh, oui. C’a été merveilleux.

— Parlez-m’en.

Nirgal se rencogna dans son siège avec un frisson et essaya de lui raconter ce qu’avait vraiment été Sabishii.

Tout d’abord, c’avait été étrange. Les issei avaient fait des choses incroyables. Alors que les Cent Premiers s’étaient chamaillés, s’étaient battus, avaient fissionné sur toute la planète, déclenché une guerre, alors qu’ils étaient maintenant morts ou clandestins, le premier groupe de pionniers japonais, les deux cent quarante qui avaient fondé Sabishii seulement sept ans après l’arrivée des Cent Premiers, étaient demeurés à proximité de leur site d’atterrissage et y avaient construit une ville. Ils avaient absorbé tous les changements qui avaient suivi, y compris le creusement d’un mohole tout près de leur ville. Ils avaient simplement utilisé les résidus du forage comme matériaux de construction. Quand l’atmosphère était devenue plus dense, ils avaient pu cultiver le terrain environnant, qui était rocailleux et élevé, pas facile, jusqu’à se retrouver un jour au milieu d’une forêt naine, un krummholz bonsaï, dominée par des bassins alpins dans les highlands. Durant les journées catastrophiques de 2061, ils n’avaient pas bougé. Considérés comme neutres, ils avaient été épargnés par les transnats. Dans leur solitude, ils avaient récupéré la roche excavée du mohole et l’avaient érigée en longs monticules sinueux dans lesquels ils avaient percé des tunnels et aménagé des salles d’habitation prêtes à accueillir les réfugiés du Sud.

C’est ainsi qu’ils avaient inventé le demi-monde, la société la plus complexe et la plus sophistiquée de Mars, empli de gens qui se croisaient dans les rues comme des étrangers pour se retrouver le soir dans les chambres, pour bavarder, écouter de la musique, faire l’amour. Même ceux qui n’appartenaient pas au demi-monde étaient intéressants, car les issei avaient créé une université, l’Université de Mars, où beaucoup des étudiants, un tiers au total peut-être, étaient jeunes et natifs de Mars. Originaires du monde de la surface ou de l’underground, ils se reconnaissaient sans la moindre difficulté, selon des millions de signes subtils, d’une manière que les Terriens ne connaîtraient jamais. Ils parlaient, jouaient de la musique, ils s’aimaient et, très naturellement, certains de ceux qui étaient originaires de la surface étaient ainsi initiés à l’underground. À terme, il apparut que tous les natifs de Mars se connaissaient et étaient devenus des alliés naturels.

Parmi les professeurs, on comptait de nombreux Sabishiiens issei et nisei, tout autant que de distingués visiteurs venus de tous les coins de Mars, et même de la Terre. Et les étudiants également affluaient de toutes parts dans cette cité superbe où ils pouvaient étudier, vivre et s’amuser, dans les rues, les jardins, les pavillons d’été, dans les cafés, autour des lacs et sur les grands boulevards verts, qui faisaient de Sabishii une sorte de Kyoto martienne.

Nirgal avait entrevu la ville lors d’une brève visite en compagnie de Coyote. Il l’avait jugée trop grande, trop peuplée, avec trop d’étrangers. Mais des mois plus tard, fatigué d’errer dans le Sud avec Coyote, trop souvent seul avec lui-même, il s’était souvenu de Sabishii comme sa seule destination possible !

Il s’y était rendu et s’était installé dans une chambre sous les toits, plus petite que celle qu’il avait à Zygote, à peine assez grande pour contenir son lit. Il participa aux cours, aux courses, aux orchestres de calypso, aux groupes des cafés. Il apprit à connaître tout ce que son lutrin contenait. Et découvrit à quel point il était ignorant et provincial. Coyote lui donna des blocs de péroxyde d’hydrogène, qu’il revendait aux issei pour se procurer l’argent dont il avait besoin. Chaque journée était une aventure, presque entièrement livrée au hasard, une série de rencontres d’heure en heure, jusqu’à ce qu’il se laisse tomber n’importe où. La journée, il étudiait l’aréologie et l’ingénierie écologique. Il étayait ces disciplines qu’il avait commencé à étudier à Zygote de structures mathématiques, et découvrait dans ce travail et dans les cours d’Etsu qu’il avait hérité certains des dons de sa mère pour comprendre l’interaction de tous les composants du système. Il consacrait ses journées à ce travail extraordinaire et fascinant. Tant de vies humaines se consacraient à l’acquisition de toute cette connaissance ! Et les pouvoirs que cette connaissance leur conférait dans le monde étaient si variés !

Un soir, il pouvait coucher chez un ami, après avoir parlé durant des heures à un Bédouin de cent quarante ans de la guerre transcaucasienne. Et la nuit d’après, il pouvait se retrouver en train de jouer du steel drum ou des marimbas jusqu’à l’aube avec une vingtaine de Polynésiens et de Latino-Américains bourrés de kavajava avant d’emmener au lit une des dernières beautés de l’orchestre, des filles aussi passionnées que Jackie mais bien moins compliquées. Il pouvait aller au théâtre avec des amis le lendemain soir voir le Roi Jean de Shakespeare et admirer la structure en X de la pièce, la fortune de Jean allant décroissant et celle du bâtard augmentant. Et rester tremblant en observant la scène critique au centre du X, dans laquelle John ordonne la mort du jeune Arthur. Plus tard, il se promenait dans la nuit de la cité avec ses amis, ils discutaient à propos de la pièce et du rapport qu’on pouvait y voir avec le devenir de certains issei, ou les diverses forces rassemblées sur Mars, ou bien encore avec les relations entre la Terre et Mars. La nuit d’après, au terme d’une longue course dans les bassins du haut où Nirgal cherchait à découvrir autant de choses qu’il le pouvait, ils s’installaient pour dormir sous une petite tente de survie dans un des cirques élevés à l’est de Sabishii. Ils mangeaient dans le crépuscule, sous les étoiles qui s’allumaient une à une dans le ciel violet, entre les fleurs alpestres qui disparaissaient dans le bassin rocheux comme au creux de la paume d’un géant.

Jour après jour, le jeu incessant de cette interaction avec les étrangers lui en apprenait au moins autant que les cours qu’il suivait. Non pas que Zygote l’eût laissé complètement ignorant : ses habitants lui avaient fait la démonstration de tant de comportements divers qu’il n’avait plus guère de surprises à attendre. En fait, et il commençait seulement à le comprendre, il avait grandi dans une sorte d’asile pour excentriques, des gens surcompressés par leurs premières dures années sur Mars.

Mais il y avait toujours des surprises, malgré tout. Les indigènes des cités du Nord, par exemple, non seulement eux mais tous ceux qui n’étaient pas originaires de Zygote, avaient moins de rapports physiques entre eux que Nirgal en avait l’habitude. Ils ne se touchaient pas, ne s’étreignaient pas, ni ne se caressaient autant que ceux de Zygote. Pas plus qu’ils ne se baignaient ensemble, quoique certains aient appris à le faire dans les bains publics de Sabishii. Et Nirgal surprenait donc tout le monde par ses attouchements. Il disait des choses étranges, il aimait tout le temps courir… Quelles qu’en soient les raisons, comme passaient les saisons et qu’il s’impliquait dans des groupes, bandes, cellules, il prenait de plus en plus conscience qu’on le remarquait, qu’il constituait le point focal, que toute une cohorte le suivait de café en café, le jour comme la nuit. Il existait bel et bien une « bande à Nirgal ». Très vite, il apprit à dévier leur attention, à y échapper. Mais, parfois, il avait conscience d’en avoir besoin.