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Souvent lorsque Jackie était là.

— Encore cette Jackie ! s’exclama Art.

Ce n’était pas la première fois que Nirgal faisait allusion à elle, ni la dixième.

Nirgal acquiesça. Son pouls s’accélérait.

Jackie elle aussi était arrivée à Sabishii, peu après Nirgal. Elle s’était installée dans un appartement voisin et ils suivaient certains cours ensemble. Et dans le flot changeant de leurs pairs, il leur arrivait parfois de se faire valoir – plus particulièrement quand l’un ou l’autre cherchait à séduire.

Mais, très vite, ils avaient appris qu’ils ne pouvaient prolonger ce petit jeu, sous peine de repousser tous leurs autres partenaires. Ce qu’ils ne souhaitaient ni l’un ni l’autre. Et c’est ainsi qu’ils s’accordèrent une liberté mutuelle, sauf dans le cas où le choix du partenaire déplaisait violemment à l’autre. C’était une façon de juger le partenaire de l’autre et d’accepter leur influence réciproque. Tout cela sans échanger un mot, ce comportement rare étant le seul signe visible du pouvoir qu’ils avaient l’un sur l’autre. Ils se mêlaient tous deux à des foules de gens, ils nouaient des relations nouvelles, des amitiés nouvelles, des liaisons nouvelles. Parfois, ils ne se voyaient plus des semaines durant. Et néanmoins, au niveau le plus profond (Nirgal secoua la tête en essayant d’expliquer cela à Art) « ils s’appartenaient ».

Si l’un désirait confirmer ce lien, l’autre répondait à sa séduction en un embrasement d’excitation, et ils s’abandonnaient à la passion. Ce qui était arrivé trois fois durant les trois années de Sabishii, mais pourtant Nirgal savait grâce à ces rencontres qu’ils étaient liés – liés par leur éducation partagée et tout ce qu’ils avaient connu ensemble, certainement, mais par beaucoup plus encore. Ce qu’ils accomplissaient ensemble était différent et plus intense que tout ce qu’ils pouvaient faire avec les autres.

Avec les autres, rien n’était porteur de sens, dangereux, comme avec elle. Il avait des amis – de nombreux amis, une centaine, cinq cents. Il disait toujours oui. Il posait des questions, écoutait, et dormait rarement. Il se rendait aux meetings de cinquante organisations politiques, il était d’accord avec chacune d’elles, et passait bien des nuits à parler du destin de Mars et de la race humaine. Il y avait des gens avec qui il s’entendait mieux qu’avec d’autres. Il pouvait dialoguer avec un natif du Nord et ressentir une empathie immédiate et entamer ainsi une amitié qui pourrait durer à jamais. La plupart du temps, c’est ainsi que ça se passait. Mais parfois, il arrivait qu’il soit totalement déconcerté par telle ou telle action absolument étrangère à sa compréhension. Et alors il devait se rappeler l’éducation cloîtrée, quasi claustrophobe, qu’il avait reçue à Zygote – et qui, par bien des côtés, l’avait laissé comme innocent, pareil à un lutin élevé sous une coquille d’ormeau.

— Non, ce n’est pas Zygote qui m’a fait, dit-il à Art, tout en regardant par-dessus son épaule pour s’assurer que Coyote dormait vraiment. On ne choisit pas son enfance, ça vous arrive, et c’est tout. Mais c’est ensuite que l’on choisit. Et j’ai choisi Sabishii. Et c’est Sabishii qui a fait de moi ce que je suis.

— Peut-être, fit Art en se frottant le menton. Mais l’enfance ne s’étend pas seulement sur ces quelques années. Il faut aussi tenir compte des opinions que l’on se forme plus tard. C’est bien pour cela que nos enfances sont aussi prolongées.

Un jour à l’aube, le ciel couleur prune illumina l’aileron spectaculaire d’Acheron, au nord, dressé comme un Manhattan de roc encore vierge de gratte-ciel. Le plancher du canyon était bigarré, et le terrain brisé ressemblait à un tableau.

— Il y a beaucoup de lichens là-dedans, dit Coyote.

Sax grimpa dans le siège voisin et se pencha, le nez contre le pare-brise, guère plus éveillé qu’il ne l’avait été depuis son sauvetage.

Immédiatement sous le sommet de l’éperon d’Acheron, des fenêtres scintillaient comme un collier de diamants et, sur le plateau, on pouvait distinguer une bordure verte sous la forme éphémère d’une tente.

— On dirait que c’est à nouveau occupé ! s’exclama Coyote.

Sax hocha la tête.

Spencer, qui s’était penché sur leurs épaules, ajouta :

— Je me demande qui ça peut être.

— Personne, lança Art. (Ils se tournèrent tous vers lui et il continua :) J’ai entendu parler de ça durant ma période d’orientation à Sheffield. C’est un projet de Praxis. Ils ont tout reconstruit et tout est paré. Maintenant, ils attendent, c’est tout.

— Ils attendent quoi, exactement ?

— Sax Russell, d’abord. Taneev, Kohi, Tokareva…

Il observa Sax un instant avec un haussement d’épaules qui était presque comme une excuse.

Sax coassa quelques sons qui pouvaient être des mots.

— Hé ! fit Coyote.

Sax s’éclaircit la gorge et fit une nouvelle tentative. Ses lèvres émirent une sorte de P, suivi d’un gargouillement affreux venu du fond de sa gorge.

— P-p-o-o-o-u-u-u…

Il regarda Nirgal, comme s’il pouvait le comprendre.

— Pourquoi ? suggéra Nirgal.

Sax acquiesça.

Nirgal ressentit alors comme un choc électrique, un soulagement qui se diffusa en ondes de chaleur dans ses joues. Il bondit sur ses pieds et étreignit le petit homme.

— Tu as compris !

— Eh bien, disait Art, ils ont fait un geste, en quelque sorte. C’était l’idée de Fort, le type qui a fondé Praxis. Il a dit aux gens de Sheffield : « Peut-être qu’ils vont revenir un jour. » C’est ce que l’on suppose. J’ignore s’il s’est occupé ou non des détails pratiques que ça supposait.

— Ce Fort est un type étrange, dit Coyote, et Sax acquiesça une fois encore.

— C’est vrai, dit Art. Mais j’aimerais que vous puissiez le rencontrer. Il me rappelle les histoires que vous m’avez racontées à propos d’Hiroko.

— Est-ce qu’il sait que nous sommes là ? demanda Spencer.

Nirgal sentit son pouls s’accélérer, mais Art ne parut pas du tout déconcerté.

— Je ne sais pas. Il le soupçonne sans doute. Il voudrait que vous soyez là, quelque part.

— Où est-ce qu’il vit ? demanda Nirgal.

— Je l’ignore. (Art leur décrivit son séjour chez Fort.) Donc, je ne sais pas exactement où le trouver. Quelque part dans le Pacifique. Mais je pourrais lui transmettre un message…

Personne ne répondit.

— Oui, plus tard peut-être, conclut Art.

Sax, penché sur le pare-brise, observait en silence l’éperon, la ligne lumineuse des fenêtres des labos. Tout semblait silencieux et vide. Coyote le prit par le cou et lui demanda :

— Tu voudrais bien t’y retrouver, hein ?

Sax coassa quelque chose.

Dans la plaine désertique d’Amazonis, les camps étaient rares. Ils étaient dans l’arrière-pays et ils roulaient à pleine vitesse vers le sud, nuit après nuit. Leur problème essentiel, dans cette région, était de pouvoir se cacher. En terrain plat, le patrouilleur-rocher, avec son camouflage, était aussi visible qu’une moraine échappée d’un glacier lointain, et Amazonis n’était qu’une plaine immense et vide. Le plus souvent, ils se coinçaient dans le tablier d’ejecta des quelques rares cratères qu’ils rencontraient. À l’aube, après leur repas, Sax s’exerçait quelquefois à retrouver sa voix : des mots incompréhensibles sortaient de sa gorge. Il tentait de communiquer mais échouait régulièrement. Ce qui dérangeait Nirgal plus encore que Sax qui, frustré à l’évidence, ne paraissait pas pour autant désespéré. Mais lui n’avait pas tenté de parler à Simon durant ses ultimes semaines…