Coyote et Spencer étaient heureux de ces progrès et passaient des heures à interroger Sax, à lui faire passer des tests sur le lutrin de l’IA pour essayer de cerner son problème.
— Aphasie, c’est évident, déclara Spencer. Je crains que les séances d’interrogatoire n’aient provoqué une attaque. Et certaines attaques déclenchent ce que l’on appelle une aphasie non fluide.
— Parce qu’il existe des aphasies fluides ? s’étonna Coyote.
— Apparemment. L’aphasie non fluide désigne le cas où le sujet a des difficultés à parler, ou à trouver les mots exacts, tout en étant conscient du problème.
Sax hocha la tête, comme s’il voulait confirmer cette description.
— Dans les cas d’aphasie fluide, les sujets parlent sur de longues périodes de temps, mais ils n’ont pas conscience que ce qu’ils disent n’a pas de sens.
— Je connais un tas de gens qui souffrent de ce problème, lança Art.
Spencer fit semblant de ne pas l’avoir entendu.
— Il faut que nous emmenions Sax voir Vlad, Ursula et Michel.
— Mais c’est exactement ce que nous sommes en train de faire, dit Coyote avant de serrer le bras de Sax et de se retirer.
C’est au cours de la cinquième nuit après avoir quitté les Bogdanovistes qu’ils approchèrent de l’équateur et de la double barrière du câble de l’ascenseur abattu. Coyote avait déjà franchi la barrière dans cette région en empruntant un glacier formé par l’une des éruptions d’aquifères de 2061, dans Mangala Vallis. Pendant le désastre, l’eau et la glace s’étaient déversées dans l’ancien arroyo sur cent cinquante kilomètres, et le glacier qui s’était créé avait recouvert le câble à 152° de longitude. Coyote avait repéré un passage possible sur un plan lisse du glacier et c’est ainsi qu’il était parvenu à franchir la barrière double.
Malheureusement, en approchant du glacier de Mangala – un agglomérat allongé de glace brune couverte de gravier qui emplissait une vallée étroite – ils découvrirent que les conditions avaient changé depuis le passage de Coyote.
— Mais où est donc cette rampe ? s’inquiéta-t-il. Elle était exactement à cet endroit.
Sax coassa et bougea les mains comme s’il malaxait une pâte sans quitter du regard le glacier.
Nirgal avait quelque difficulté à déchiffrer la surface du glacier : c’était comme une sorte d’image de statique visuelle, criblée de taches blanc sale, grises, noires et fauves entremêlées à tel point qu’il était dur de distinguer la taille, la forme et la distance de l’ensemble.
— Ce n’est peut-être pas le même endroit, suggéra-t-il.
— Si, dit Coyote.
— Tu en es certain ?
— J’ai des repères. Tiens, en voilà un là-bas. Cette piste sur la moraine latérale. Mais après, il devrait y avoir une rampe de glace lisse et je ne vois que des murs d’icebergs. Merde ! J’ai emprunté cette piste pendant dix ans.
— Tu as eu de la chance, remarqua Spencer. Ces glaciers sont plus lents que ceux de la Terre, mais ils ont quand même tendance à suivre la pente.
Coyote se contenta de grommeler. Sax coassa avant de tapoter sur le verrou de la porte intérieure. Il voulait sortir.
— Ça vaudrait peut-être mieux, murmura Coyote en se penchant sur la carte de l’écran. De toute façon, on va être obligés de passer la journée ici.
C’est ainsi que, dans la clarté qui annonçait l’aube, Sax se retrouva errant dans les moellons labourés par le passage du glacier. Il n’était qu’une petite silhouette verticale avec une lumière qui brillait sur son casque. Il évoquait une sorte de poisson des abysses en quête de nourriture. En l’observant, Nirgal sentit sa gorge se nouer et il enfila rapidement sa tenue pour rejoindre le vieil homme.
Il se perdit dans le matin gris et glacé qu’il adorait, sautant d’un rocher à l’autre, suivant plus ou moins Sax dans sa balade à travers la moraine. Dans le cône de lumière de sa lampe, Sax capturait de petits mondes mystérieux, des dunes et des blocs parsemés de plantes basses épineuses qui remplissaient les fissures et les creux. Tout était gris avec cependant, chez les plantes, des nuances diverses : olive, kaki ou brun, et des touches lumineuses et rares qui étaient autant de fleurs – elles étaient sans doute colorées sous le soleil, mais à cette heure, elles étaient encore gris clair et brillaient au milieu des feuilles duvetées. Dans son intercom, Nirgal entendit Sax se racler la gorge avant de montrer un rocher. Il s’accroupit pour l’inspecter de plus près. Entre les rochers, il découvrit ce qui pouvait ressembler à des champignons desséchés, avec des taches noires sur leurs chapeaux flétris. Ils semblaient saupoudrés d’une couche de sel. Sax coassa à la seconde où Nirgal en touchait un, mais il ne parvint pas à s’exprimer :
— R-r-r…
Ils échangèrent un regard et Nirgal dit :
— C’est OK.
Le souvenir de Simon lui revenait une fois encore.
Ils se déplacèrent jusqu’à un autre recoin de végétation. Les plantes semblaient croître dans de petites chambres extérieures, séparées par des zones de rocher sec et de sable. Sax passa une quinzaine de minutes dans chaque fellfield gelé. Il se déplaçait avec maladresse. Les plantes étaient nombreuses et variées, et ce n’est qu’après avoir visité plusieurs ravins que Nirgal commença à reconnaître certaines espèces qui réapparaissaient régulièrement. Aucune d’elles ne ressemblait aux plantes qu’il avait étudiées à Zygote, pas plus qu’à celles que l’on trouvait dans les arboretums de Sabishii. Seuls les représentants de la première génération : les lichens, les mousses et les herbes, lui semblaient familiers, comme les prés des hauts bassins de Sabishii.
Sax ne fit aucune autre tentative pour s’exprimer, mais il se servait de sa lampe de casque comme d’un doigt, et Nirgal répondait souvent en éclairant à son tour les surfaces qu’il lui désignait. Le ciel devint rosé et ils se retrouvaient maintenant dans l’ombre de la planète, avec la clarté du soleil juste au-dessus.
Sax s’exclama alors :
— Dr- !
Il braquait le faisceau de sa lampe sur une pente abrupte de gravier couverte d’un réseau de branches semblable à un filet que l’on aurait mis en place pour contenir le gravier.
— Dr- ! répéta-t-il.
— Oui, des dryades, fit Nirgal en reconnaissant les plantes.
Sax acquiesça avec enthousiasme. Le sol, autour d’eux, était couvert de plaques vert tendre de lichens. Il en montra une et proféra :
— P-pomme. Rouge. Carte. Mousse.
— Hé ! Mais c’est bien dit !
Le soleil montait et leurs ombres étaient maintenant immenses. Soudain touchées par la lumière, les petites fleurs des dryades révélèrent leurs étamines dorées au creux de leurs pétales d’ivoire.
— Dryades ! coassa Sax.
Les faisceaux de leurs lampes avaient été éteints par le jour. Il n’y avait plus que la lumière des fleurs dans l’aube. Nirgal capta un son sur son intercom, observa Sax et vit les larmes qui ruisselaient sur le visage du vieil homme.