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Sous les étoiles, les murs blancs luisaient de façon sinistre, comme de grands savons sculptés. Il y avait vingt édifices au total, de nombreux arbres, et aussi deux cents personnes, ainsi que quelques lions, mêlés à la population en toute liberté. Et tout était en albâtre, ainsi que l’identifia Spencer. La plaza centrale semblait avoir été pétrifiée durant une matinée particulièrement active. Il y avait là un marché rural bondé, une petite foule rassemblée autour de deux joueurs d’échecs. Les pièces noires étaient d’onyx, seules dans cet univers blanc.

Un autre groupe de statues humaines admirait un jongleur, qui levait les yeux vers des balles invisibles. Plusieurs lions l’observaient, comme s’ils étaient prêts à lancer la patte si jamais le jongleur se rapprochait trop. Tous les visages des humains aussi bien que les têtes des félins étaient ronds et lisses, presque dépourvus de traits, mais chacun, cependant, exprimait une attitude.

— Observez bien la disposition circulaire des bâtiments, dit Spencer sur l’intercom. C’est de l’architecture bogdanoviste, ou ça y ressemble beaucoup.

— Mais aucun Bogdanoviste ne m’a jamais parlé de ça, dit Coyote. Et je ne pense pas qu’il y en ait jamais eu dans cette région. Personne n’est d’ailleurs jamais venu ici. C’est beaucoup trop isolé. (Il regarda autour de lui avec un curieux sourire.) Ils y ont passé du temps, en tout cas !

— C’est étrange ce que les gens sont capables de faire, ajouta Spencer.

Nirgal errait entre les bâtiments, sans écouter les commentaires des autres. Son regard allait d’un visage figé à un autre, d’une porte blanche à une fenêtre blanche, et le sang courait plus vite dans ses veines. Il avait le sentiment que le sculpteur avait conçu ce lieu pour lui parler, pour le frapper par sa vision propre. Le monde blanc de son enfance, là, dans le vert – ou bien dans le rouge… Et dans la paix de ce lieu, il n’y avait pas seulement le silence mais aussi la sérénité merveilleuse de tous ces visages, la tranquillité de leurs attitudes. Mars pouvait être ainsi. Plus question de se cacher, de s’affronter, sur ce marché où couraient des enfants et des lions inoffensifs comme des chats…

Ils firent le tour de la cité d’albâtre avant de retourner au patrouilleur et de démarrer. Un quart d’heure plus tard, Nirgal repéra une autre statue, en fait un bas-relief, dans la paroi de la falaise opposée à la cité blanche.

— C’est la Méduse elle-même, dit Spencer en souriant.

Le regard de la Gorgone était braqué droit sur la cité et les serpents de pierre de sa chevelure se perdaient dans la falaise, comme si la roche l’avait retenue juste à temps pour l’empêcher d’émerger tout entière de la planète.

— Très beau, fit Coyote. Rappelez-vous ce visage – si ce n’est pas l’autoportrait du sculpteur, c’est que je me trompe vraiment.

Il ne ralentit pas, et Nirgal observa avec curiosité la Méduse. Elle lui parut asiatique, sans doute à cause du mouvement de ses cheveux-serpents en arrière. Il essaya d’en mémoriser les traits avec le sentiment qu’il connaissait ce visage.

Ils sortirent du canyon de la Méduse avant l’aube et s’arrêtèrent pour passer le jour et définir leur prochaine route. Au-delà du cratère de Burton, qui se dressait devant eux, Memnonia Fossae découpait le terrain d’est en ouest sur des centaines de kilomètres, leur bloquant le chemin au sud. Ils devaient donc rouler vers l’ouest, en direction des cratères de Williams et d’Ejriksson, avant de pouvoir obliquer à nouveau vers le sud, vers le cratère de Columbus. Ensuite, ils devraient suivre une passe étroite dans Sirenium Fossae pour continuer encore plus loin au sud – et ainsi de suite. Ce serait une danse perpétuelle entre les cratères, les crevasses, les creux et les escarpements. Les highlands du Sud étaient extrêmement rudes comparées aux grandes étendues lisses du Nord. Art fit quelques réflexions à propos de cette différence et Coyote lança d’un air irrité :

— C’est une planète, mon vieux. On y trouve des tas de paysages.

Chaque soir, ils étaient réveillés par l’alarme réglée sur une heure avant le crépuscule, et ils passaient les derniers instants du jour à déjeuner tout en admirant le jeu des couleurs alpestres flamboyantes et des ombres sur le paysage raboteux. Ils démarraient à la nuit tombée, obligés de négocier chaque kilomètre, le pilote automatique inutilisable. Nirgal et Art faisaient équipe, la plupart du temps, et poursuivaient leurs interminables conversations. Quand les étoiles pâlissaient, et que la lumière violette et pure de l’aube pointait à l’est, ils trouvaient un endroit où le patrouilleur-rocher ne serait pas incongru – sous cette latitude, cela ne demandait qu’un moment. Il leur suffisait même parfois de s’arrêter, comme le constata Art, et ils dînaient paisiblement en regardant le soleil découper le ciel et déployer de grands champs d’ombre. Deux heures plus tard, après avoir décidé de leur route ou fait quelques pas à l’extérieur, ils masquaient le pare-brise pour dormir durant tout le jour.

Au terme d’une de leurs longues conversations à propos de leurs enfances respectives, Nirgal déclara :

— Je suppose que, jusqu’à Sabishii, je n’ai pas pris conscience que Zygote était…

— Insolite ? hasarda Coyote derrière eux. Unique ? Bizarre ? Comme Hiroko ?

Nirgal ne fut nullement surpris de constater que Coyote était éveillé. Il dormait mal, et marmonnait souvent un commentaire rêveur en écoutant les récits de Nirgal et d’Art. Ils l’ignoraient généralement, car il somnolait. Mais, cette fois, Nirgal répondit :

— Oui, Zygote est le reflet d’Hiroko, je pense. Elle est très introvertie.

— Elle ne l’était pas, autrefois.

— Cela remonte à quand ? demanda Art en faisant pivoter son siège.

— Oh, bien avant le début, dit Coyote. Aux temps préhistoriques, sur Terre.

— C’est là que vous l’avez connue ?

Coyote eut un grognement affirmatif.

Quand il parlait à Nirgal, il s’arrêtait toujours à cet endroit. Mais en cet instant, avec Art, ils semblaient tous les trois seuls au monde dans la clarté de l’écran infrarouge, et le visage émacié de Coyote affichait une expression différente de son habituelle désapprobation têtue. Art se pencha et demanda d’un ton ferme :

— Alors comment êtes-vous arrivé sur Mars ?

— Oh, Seigneur ! (Coyote roula sur le côté et posa la tête dans le creux de sa main.) C’est difficile de se souvenir d’une chose aussi lointaine. C’est un peu comme d’essayer de réciter un poème épique que l’on a mémorisé il y a longtemps.

Il les observa, et ferma les yeux comme pour retrouver les premiers vers. Art et Nirgal attendaient en silence.

— Tout ça, c’est à cause d’Hiroko, bien sûr. Nous étions amis, elle et moi. Nous avons fait connaissance très jeunes, alors que nous étions étudiants à Cambridge. En Angleterre, nous avions froid l’un et l’autre, et nous nous sommes réchauffés. C’était avant qu’elle rencontre Iwao, et bien avant qu’elle devienne la grande déesse-mère du monde. Au début, nous partagions bien des choses. À Cambridge, nous étions des étrangers, et nous avions de bons résultats. Nous avons vécu ensemble durant deux ans. C’était tout à fait comme ce que raconte Nirgal à propos de Sabishii. Et même à propos de Jackie. Quoique Hiroko…

Il ferma une fois encore les paupières, comme s’il voulait aller plus profondément dans son esprit.

— Vous êtes restés ensemble ? demanda Art.

— Non. Elle est repartie pour le Japon, et je l’ai suivie pendant quelque temps, mais quand mon père est mort, il a fallu que je retourne à Tobago. Et c’est là que les choses ont changé. Mais nous somme restés en contact, nous nous sommes revus dans des conférences scientifiques, et à chaque fois nous nous battions, ou bien nous nous jurions de nous aimer pour toujours. Ou les deux. On ne savait pas ce qu’on voulait. Et c’est alors que la sélection des Cent Premiers a commencé. Mais moi, j’étais en prison à Trinidad parce que je m’étais battu contre les lois sur les pavillons de complaisance. Et même si j’avais été libre, je n’aurais pas eu une seule chance d’être sélectionné. Je ne suis même pas certain d’avoir voulu partir. Mais Hiroko, soit qu’elle se soit rappelé nos promesses ou qu’elle ait pensé que je pourrais lui être utile, je ne le saurai jamais, m’a contacté. Et elle m’a dit que si je voulais, elle pouvait me cacher dans la ferme de l’Arès, et ensuite dans la colonie. Je dois reconnaître qu’elle a toujours concocté des plans audacieux.