Elle jugea le moment venu de poser la question qui la tourmentait depuis plusieurs jours. Pour y arriver, elle prit les choses d’un peu loin…
— Pour quelle raison faisiez-vous chanter Hervé ?
— Il t’a pas dit ?
— Non, mentit Agnès.
— Il s’était amusé à assommer un pouilleux qu’on connaissait. Une espèce d’original calé comme pas un sur le Code. Probable qu’il a voulu voir à quoi ça ressemblait, le meurtre ; se faire la pogne, quoi ! De nos jours, les petits désœuvrés sont partants pour ce travail d’amateur.
— Et le bonhomme est mort ? questionna-t-elle innocemment.
— Penses-tu ! Comme quoi ton petit crevard est un incapable… Il lui a entaillé le crâne, voilà tout…
— Et qu’est devenu ce pauvre homme ?
— J’en sais même rien, dit Tino… Faudra d’ailleurs que je me rencardé…
Il se tut brusquement. En coulisse retentissait la sonnette du studio sur le rythme dont il s’était servi en arrivant.
— En voilà qui viennent se faire reluire, sourit le Corse, ça te donne pas envie de remettre le couvert ?
Agnès noua son bras au cou du truand.
— Si, avoua-t-elle.
Tino libéra un grand rire silencieux. Un rire semblable au rictus d’un loup.
Il s’allongea sur sa compagne. À cet instant, la lumière du plafonnier explosa dans la pièce. Agnès sursauta. Elle repoussa Tino. Il y avait quelqu’un dans la chambre…
Tino bascula sur le flanc et mit ses mains derrière sa nuque, peu soucieux de cacher sa nudité, superbe d’impudeur.
Agnès croisa ses bras sur ses seins. Elle ne dit pas un mot, ne cilla pas, et regarda droit dans les yeux son mari qui se tenait au pied du lit en compagnie du Dingo.
39
Le chef ambulancier hocha la tête sur son registre. Il aurait voulu faire plaisir à la ravissante jeune fille qui se tenait debout devant son bureau, mais avec la meilleure volonté du monde…
— Aucune trace d’Hervé Vosges, affirma-t-il…
— Pourtant, dit Eva, les témoignages sont formels, cette personne a été emmenée de son domicile dans l’un de vos véhicules…
L’infirmier fît la moue.
— Vous m’étonnez !
Il sourit à la jeune fille. Le gros homme rougeaud appréciait l’élégance discrète de l’adolescente.
À cet instant, un petit homme coiffé d’une casquette de chauffeur entra dans le bureau et accrocha une fiche de couleur à un clou.
— Berthier ! appela le chef ambulancier, t’as pas connaissance d’un Hervé Vosges qu’on aurait enlevé rue du Square-Carpeaux ces temps-ci ?
L’arrivant secoua la tête et sortit après un regard à Eva. Comprenant qu’elle n’obtiendrait rien de positif, celle-ci prit congé de son interlocuteur. Comme elle descendait l’escalier, l’homme que le chef avait appelé Berthier s’approcha d’elle, l’air embarrassé.
— Mademoiselle…
Il porta un doigt à sa visière.
— C’est au sujet de ce garçon dont vous parliez à l’instant. Son nom ne peut pas figurer sur les paperasses, parce qu’on l’a transporté en douce, pour rendre service à une collègue… Je pouvais pas vous tuyauter devant le chef, vous comprenez ?…
— Où l’avez-vous conduit ?
— Rue du Chemin-Vert, chez une infirmière d’ici…
Lorsqu’ils se séparèrent, Eva avait l’adresse de Jeanne.
Elle était de plus en plus intriguée par l’existence de ce jeune amant de sa mère qui s’accusait de meurtre devant la première personne venue, s’empoisonnait, disparaissait et déclenchait l’intervention de gens douteux… Ce mystère l’empêchait de dormir. Elle revoyait le beau visage malade d’Hervé, ses joues creusées par la souffrance, ses cheveux blonds collés par la sueur… Pourquoi sa mère s’était-elle désintéressée de lui ? Elle croyait Agnès incapable d’un tel manque de cœur !
Elle prit un taxi jusqu’à la rue du Chemin-Vert.
— Mademoiselle Huvet ? demanda-t-elle à la concierge.
— Au second, à gauche.
Elle subit l’ascenseur poussif et débarqua devant la porte de l’infirmière. Un malaise étrange l’oppressait. Elle tendit l’oreille avant de sonner. Des bribes de musique s’échappaient de l’appartement. Eva pressa le timbre de la porte. Il y eut un silence subit : on venait d’interrompre la radio. Elle sonna encore. Pourquoi ne lui ouvrait-on pas, puisqu’il y avait quelqu’un à l’intérieur ? Elle crut percevoir une espèce de glissement feutré, de l’autre côté de la porte. Puis plus rien. Mais elle flairait une présence, à quelques centimètres d’elle. Elle croyait deviner le bruit d’une respiration. C’était lui. Ce ne pouvait être qu’Hervé !
Elle ouvrit son sac à main, déchira une page de son carnet d’adresses et écrivit :
— C’est moi : Aurore !
Elle retira le paillasson et insinua le feuillet dans la fente au ras du parquet. Elle laissa dépasser un coin de papier pour pouvoir le retirer si on n’ouvrait pas. Mais une main happa son message. Puis la porte s’ouvrit laborieusement et elle se trouva en face d’Hervé. Il semblait avoir grandi. Drapé dans un peignoir de bain, il avait la mine d’un déterré.
Il regardait le papier au lieu de la regarder, elle. Sa main tremblait.
— Grand Dieu ! soupira-t-il, comment m’avez-vous retrouvé ?
— Je peux entrer ? demanda Eva.
Il fit un signe et elle pénétra dans le vestibule en refermant la porte du coude. Il ne l’invita pas à le suivre dans sa chambre ou au salon, car il avait lui-même le sentiment d’être en visite.
— Pendant que vous étiez malade, je vous ai rendu visite, square Carpeaux, on ne vous l’a pas dit ?
— Non. Comment…
Eva s’adossa au mur, en face de lui. Ils étaient face à face, s’observant avec la même curiosité.
— Par hasard ! Tout à fait par hasard ! Je suis la fille d’Agnès !
— Hein !
— Je suis la fille d’Agnès, votre maîtresse ! répéta durement Eva.
Le malade secoua la tête.
— Ce n’est pas possible !
Elle tapa du plat de la main contre le mur.
— C’est ce qu’on dit lorsqu’on apprend des choses désagréables ! C’est pourtant la vérité, mon cher…
— Aurore ! balbutia-t-il.
— Je m’appelle Eva, puisque la minute de vérité a sonné. Je me suis débrouillée pour vous retrouver parce que j’aimerais bien connaître les dessous de ce micmac…
— Il vaut mieux pas, avertit Hervé…
C’était mettre de l’huile sur le feu.
Il tenait toujours le bout de papier d’Eva. C’était comme un faire-part… Le faire-part annonçant la mort d’Aurore. Il avait conservé en son cœur la douce image de cette amie d’un soir. Ce souvenir était comme un bien très précieux ; un capital irréalisable dont la possession lui donnait pourtant une notion de sécurité, à lui qui avait tant besoin que le sol soit ferme sous ses pieds. Et voilà qu’Aurore était morte, tuée par Agnès. Il en voulait plus à sa maîtresse pour ce meurtre, que pour ceux qu’elle avait tenté de commettre par lui ou sur lui. En un instant, la haine, jusque-là ignorée, l’enflamma. Ses premières forces s’usèrent en termes véhéments. Il dit tout à la jeune fille terrifiée. Elle devait savoir, porter aussi son poids de malheur et de fatalité… Une joie cruelle poussait Hervé aux irréparables confidences, un besoin de se décharger de ses tourments, de ses remords, de son mal de vivre. Détruire Aurore, lui aussi. Du moins ce qui en restait, avec pour arme la Vérité. Puisque le hasard avait porté les premiers coups, il lui donnerait le coup de grâce. Ce rêve, mais nécessaire, cette « présence absente », il devait l’achever pour de bon…