Le Dingo poussa son compagnon du coude.
— Eh ! Tino, mords un peu qui j’ t’amène !
Mattei fronça le nez en apercevant Ficelle. L’arrivée du petit homme en noir l’indisposait. Il craignait que l’autre ne vînt lui demander des comptes… En ce moment, il jouait pour Agnès une partie délicate qui ne tolérait pas d’immixtions étrangères.
— Salut ! fit aimablement Ficelle en proposant à la tablée sa main de ramoneur.
Les buveurs la pressèrent sans enthousiasme. Ficelle crut pouvoir s’asseoir.
— C’est à toi que j’en ai, déclara-t-il à Tino. Je suis venu plusieurs fois et puis…
— Accouche ! coupa le Corse.
— C’est rapport à mon pote le Notaire…
Du coup, Mattei dressa le bout de l’oreille.
— Ah oui ?
— Figure-toi que je l’ai rencontré y a quelque temps… Loqué comme tu peux pas savoir et les fouilles bourrées ! Y sortait de sa banque, pour te dire… Même qu’il m’a filé dix raides pour moi et dix raides pour Coco !
— Et après ? demanda le Corse, nullement surpris et pour cause.
Ficelle regretta de ne pas remporter un effet plus marquant.
— Après, y m’a chargé de te dire quelque chose.
— Quoi ?
— De laisser tomber au sujet du petit gars que tu connais. Il lui en veut plus du coup de bambou… Au contraire, il l’a à la chouette. Je pige pas bien pourquoi, mais tu sais, le Notaire, c’est un homme qu’est pas comme les autres, faut pas chercher à piger, hein ?
Le Corse prit les dés dont son partenaire venait de faire bon usage. Il les secoua dans sa main et les lança sur le tapis vert de la piste. Il ramena 622. Il laissa le six, reprit les deux autres dés et cette fois-ci trouva deux as.
— C’est bon, fit-il à Ficelle, je te remercie de la commission, tu bois quelque chose, gars ?
Ficelle hésita. Ses entrailles meurtries lui déconseillaient fermement d’accepter, mais il avait ouï-dire que, en pareille circonstance, la thérapeutique idéale consistait à traiter le mal par le mal.
— Un petit rosé ! accepta-t-il.
— Il sortait de quelle banque, notre Notaire, quand tu l’as vu ? demanda innocemment Tino.
Le clochard réfléchit.
— C’était rue La Fayette. Je sais pas le nom de la taule. Tout ce que je peux te dire, c’est que c’était au début et à côté d’un café…
C’était le Dingo maintenant qui cherchait des puces sur les dés de couleur. Il n’avait pas le doigté de ses partenaires et sa provende s’avéra des plus maigres.
— On lui fait sa revanche ? demanda leur compagnon.
— Non, coupa le Corse, on est invité à jaffer à la cambrousse. C’est le temps de les mettre.
Le Dingo régla les consommations et les buveurs se séparèrent. Une fois dehors, Ficelle décida d’aller prendre des nouvelles de Coco. Il se disait que la vieille n’avait peut-être pas secoué la totalité de son billet de dix raides et qu’il lui restait sans doute de quoi acheter une paire de litres.
Cette éventualité le sollicitait beaucoup.
— Il est poilant, ce tordu-là, fit le Dingo en s’installant dans la bagnole.
— Complètement ahuri, oui ! grogna Tino. Il a pas les pattes sur la terre, je te le dis…
Il tourna la clé de contact et jeta un coup d’œil à sa montre.
— Midi, fit-il, faut ça si on veut se pointer chez Grosse Patte à une heure.
— On pourrait peut-être acheter des fleurs à sa nana ? suggéra le Dingo.
Le Corse fut séduit par l’idée.
— T’as raison, bonne Pomme, dit-il gentiment. Les gonzesses sont sensibles à la fleurette. Remarque que la grosse vache à Mathieu en a plein son jardin.
— C’est le geste qui compte, affirma le Dingo.
— Qu’est-ce qu’on pourrait lui prendre ?
— Des pissenlits, rigola l’autre, avec sa bouille, c’est ce qui va le mieux.
Valmy avait peu dormi. Non pas à cause de l’humidité sournoise de sa « chambre » — reliquat des dernières inondations — ni même parce qu’il était séquestré. Mais les quelques heures passées la veille en compagnie d’Agnès avaient réveillé en lui un vieux mal dont il se croyait à jamais guéri.
Sur le moment, il ne l’avait pas ressenti, trop occupé qu’il était par sa mission. Mais ensuite, dans la nuit froide de la petite pièce, le visage extraordinaire d’Agnès était venu le harceler. Elle était bien telle qu’il le savait… Et même pire ! Impitoyable, cynique, sans l’ombre d’un sentiment ! Mais c’était Agnès et pour qui l’avait aimée cela voulait tout dire.
Il lui avait fallu ces années de vide intégral pour réaliser pleinement qu’on ne pouvait rester insensible aux yeux d’Agnès. La meilleure preuve, c’est qu’elle avait retourné le gangster à sa guise ! Il avait vécu jadis avec elle quelques années de vrai bonheur. Au fond, de toute sa vie il ne restait que cela, le souvenir enivrant de leur vie commune. Son amour pour elle n’avait pas subi un seul instant de fléchissement à l’époque… Et cela avait duré jusqu’au jour où ce garçon maladroit, haineux, brutal, était venu lui apprendre qu’il était l’amant de sa femme, le père de sa fille…
Valmy éprouvait à ce souvenir une détresse comparable à celle de ce triste jour. Personne depuis lors n’avait pu l’impressionner. Le grand type farouche avec ses yeux de braise, sa faim d’Agnès et ses mouvements de scarabée à la renverse symbolisaient pour Valmy un sommet : c’était l’individu qui lui avait le plus fait mal.
Il voulait tout : Agnès, Eva… Il était venu lui dire qu’il avait des droits et qu’il était décidé à les faire valoir. Agnès, confrontée, n’avait pas nié… Mais le lendemain cet homme était mort… D’une mort étrange…
— Je l’ai tué à cause de toi, avait avoué Agnès… Je l’ai empoisonné pour effacer cette faiblesse de ma vie…
Qu’avait-elle dit encore ? Il ne s’en souvenait plus… Beaucoup de paroles en tout cas… Des mots qui adoucissaient un peu sa misère… Il l’avait questionnée, distrait de son chagrin par ce meurtre qu’il croyait passionnel, en brave avocat sans malice qu’il était alors… Et elle avait tout dit : la nature du poison, la façon dont elle l’avait administré…
« — Pourquoi as-tu fait cela, Agnès ?
— Pour te garder !
— Mais pourquoi m’avais-tu trompé ?
— Je ne sais pas.
— Tu as eu envie de lui ?
— Ce n’est même pas ça… »
C’était quoi ? Elle ne pouvait s’expliquer. Il cherchait mille raisons extravagantes. À chacune, elle hochait la tête.
« Non, Lucien, je ne crois pas… »
C’était la bonne tactique : elle l’avait empêché de cristalliser sa douleur sur une idée fixe. Ce n’était qu’un sursis… Elle l’avait trompé encore, peu de temps après, alors qu’il se reprenait à sourire, à espérer.
Valmy s’était mis à boire. Il avait commencé son apprentissage du vide…
Il se leva et s’approcha de la petite fenêtre. C’était plutôt un soupirail vitré. Deux barreaux en croix l’obscurcissaient… L’ouverture se trouvait presque au ras du sol. Valmy apercevait en gros plan des touffes de dahlias multicolores. Plus loin, un rideau d’arbres bordait la Seine, entre autres un énorme saule aux branches découragées.
Il faisait gris, des remorqueurs hululaient sur l’autre bras du fleuve à cause de l’écluse toute proche.
De l’étage supérieur parvenaient un brouhaha de repas joyeux et des fumets de bonne cuisine. La voix chantante du Corse dominait parfois le crépitement des fourchettes et le glouglou des bouteilles. Ces messieurs faisaient ripaille… Valmy n’avait rien absorbé depuis vingt-quatre heures, mais la faim ne le troublait pas.