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La morale est une convention privée ; la décence est affaire publique ; toute licence trop visible m’a toujours fait l’effet d’un étalage de mauvais aloi. J’interdis les bains mixtes, cause de rixes presque continuelles ; je fis fondre et rentrer dans les caisses de l’État le colossal service de vaisselle plate commandé par la goinfrerie de Vitellius. Nos premiers Césars se sont acquis une détestable réputation de coureurs d’héritages : je me fis une règle de n’accepter pour l’État ni moi-même aucun legs sur lequel des héritiers directs pourraient se croire des droits. Je tâchai de diminuer l’exorbitante quantité d’esclaves de la maison impériale, et surtout l’audace de ceux-ci, par laquelle ils s’égalent aux meilleurs citoyens, et parfois les terrorisent : un jour, un de mes gens adressa avec impertinence la parole à un sénateur ; je fis souffleter cet homme. Ma haine du désordre alla jusqu’à faire fustiger en plein Cirque des dissipateurs perdus de dettes. Pour ne pas tout confondre, j’insistais, en ville, sur le port public de la toge ou du laticlave, vêtements incommodes, comme tout ce qui est honorifique, auxquels je ne m’astreins moi-même qu’à Rome. Je me levais pour recevoir mes amis ; je me tenais debout durant mes audiences, par réaction contre le sans-gêne de l’attitude assise ou couchée. Je fis réduire le nombre insolent d’attelages qui encombrent nos rues, luxe de vitesse qui se détruit de lui-même, car un piéton reprend l’avantage sur cent voitures collées les unes aux autres le long des détours de la Voie Sacrée. Pour mes visites, je pris l’habitude de me faire porter en litière jusqu’à l’intérieur des maisons privées, épargnant ainsi à mon hôte la corvée de m’attendre ou de me reconduire au-dehors sous le soleil ou le vent hargneux de Rome.

Je retrouvai les miens : j’ai toujours eu quelque tendresse pour ma sœur Pauline, et Servianus lui même semblait moins odieux qu’autrefois. Ma belle-mère Matidie avait rapporté d’Orient les premiers symptômes d’une maladie mortelle : je m’ingéniai à la distraire de ses souffrances à l’aide de fêtes frugales, à enivrer innocemment d’un doigt de vin cette matrone aux naïvetés de jeune fille. L’absence de ma femme, qui s’était réfugiée à la campagne dans un de ses accès d’humeur, n’enlevait rien à ces plaisirs de famille. De tous les êtres, c’est probablement celui auquel j’ai le moins réussi à plaire : il est vrai que je m’y suis fort peu essayé. Je fréquentai la petite maison où l’impératrice veuve s’adonnait aux délices sérieuses de la méditation et des livres. Je retrouvai le beau silence de Plotine. Elle s’effaçait avec douceur ; ce jardin, ces pièces claires devenaient chaque jour davantage l’enclos d’une Muse, le temple d’une impératrice déjà divine. Son amitié pourtant restait exigeante, mais elle n’avait somme toute que des exigences sages.

Je revis mes amis ; je connus le plaisir exquis de reprendre contact après de longues absences, de rejuger, et d’être rejugé. Le camarade des plaisirs et des travaux littéraires d’autrefois, Victor Voconius, était mort ; je me chargeai de fabriquer son oraison funèbre ; on sourit de me voir mentionner parmi les vertus du défunt une chasteté que réfutaient ses propres poèmes, et la présence aux funérailles de Thestylis aux boucles de miel, que Victor appelait jadis son beau tourment. Mon hypocrisie était moins grossière qu’il ne semble : tout plaisir pris avec goût me paraissait chaste. J’aménageai Rome comme une maison que le maître entend pouvoir quitter sans qu’elle ait à souffrir de son absence : des collaborateurs nouveaux firent leurs preuves ; des adversaires ralliés soupèrent au Palatin avec les amis des temps difficiles. Nératius Priscus ébauchait à ma table ses plans de législation ; l’architecte Apollodore nous expliquait ses épures ; Céionius Commodus, patricien richissime, sorti d’une vieille famille étrusque de sang presque royal, bon connaisseur en vins et en hommes, combinait avec moi ma prochaine manœuvre au Sénat.

Son fils, Lucius Céionius, alors âgé de dix-huit ans à peine, égayait ces fêtes, que je voulais austères, de sa grâce rieuse de jeune prince. Il avait déjà certaines manies absurdes et délicieuses : la passion de confectionner à ses amis des plats rares, le goût exquis des décorations florales, le fol amour des jeux de hasard et des travestis. Martial était son Virgile : il récitait ces poésies lascives avec une effronterie charmante. Je fis des promesses, qui m’ont beaucoup gêné par la suite ; ce jeune faune dansant occupa six mois de ma vie.

J’ai si souvent perdu de vue, puis retrouvé Lucius au cours des années qui suivirent, que je risque de garder de lui une image faite de mémoires superposées qui ne correspond en somme à aucune phase de sa rapide existence. L’arbitre quelque peu insolent des élégances romaines, l’orateur à ses débuts, timidement penché sur des exemples de style, réclamant mon avis sur un passage difficile, le jeune officier soucieux, tourmentant sa barbe rare, le malade secoué par la toux que j’ai veillé jusqu’à l’agonie, n’ont existé que beaucoup plus tard. L’image de Lucius adolescent se confine à des recoins plus secrets du souvenir : un visage, un corps, l’albâtre d’un teint pâle et rose, l’exact équivalent d’une épigramme amoureuse de Callimaque, de quelques lignes nettes et nues du poète Straton.

Mais j’avais hâte de quitter Rome. Mes prédécesseurs, jusqu’ici, s’en étaient surtout absentés pour la guerre : les grands projets, les activités pacifiques, et ma vie même, commençaient pour moi hors les murs.

Un dernier soin restait à prendre : il s’agissait de donner à Trajan ce triomphe qui avait obsédé ses rêves de malade. Un triomphe ne sied guère qu’aux morts. Vivant, il se trouve toujours quelqu’un pour nous reprocher nos faiblesses, comme jadis à César sa calvitie et ses amours. Mais un mort a droit à cette espèce d’inauguration dans la tombe, à ces quelques heures de pompe bruyante avant les siècles de gloire et les millénaires d’oubli. La fortune d’un mort est à l’abri des revers ; ses défaites même acquièrent une splendeur de victoires. Le dernier triomphe de Trajan ne commémorait pas un succès plus ou moins douteux sur les Parthes, mais l’honorable effort qu’avait été toute sa vie. Nous nous étions réunis pour célébrer le meilleur empereur que Rome eût connu depuis la vieillesse d’Auguste, le plus assidu à son travail, le plus honnête, le moins injuste. Ses défauts mêmes n’étaient plus que ces particularités qui font reconnaître la parfaite ressemblance d’un buste de marbre avec le visage. L’âme de l’empereur montait au ciel, emportée par la spirale immobile de la Colonne Trajane. Mon père adoptif devenait dieu : il avait pris place dans la série des incarnations guerrières du Mars éternel, qui viennent bouleverser et rénover le monde de siècle en siècle. Debout sur le balcon du Palatin, je mesurais mes différences ; je m’instrumentais vers de plus calmes fins. Je commençais à rêver d’une souveraineté olympienne.