Nos marchands sont parfois nos meilleurs géographes, nos meilleurs astronomes, nos plus savants naturalistes. Nos banquiers comptent parmi nos plus habiles connaisseurs d’hommes. J’utilisais les compétences ; je luttais de toutes mes forces contre les empiétements. L’appui donné aux armateurs a décuplé les échanges avec les nations étrangères ; j’ai réussi ainsi à supplémenter à peu de frais la coûteuse flotte impériale : en ce qui concerne les importations de l’Orient et de l’Afrique, l’Italie est une île, et dépend des courtiers du blé pour sa subsistance depuis qu’elle n’y fournit plus elle-même ; le seul moyen de parer aux dangers de cette situation est de traiter ces hommes d’affaires indispensables en fonctionnaires surveillés de près. Nos vieilles provinces sont arrivées dans ces dernières années à un état de prospérité qu’il n’est pas impossible d’augmenter encore, mais il importe que cette prospérité serve à tous, et non pas seulement à la banque d’Hérode Atticus ou au petit spéculateur qui accapare toute l’huile d’un village grec. Aucune loi n’est trop dure qui permette de réduire le nombre des intermédiaires dont fourmillent nos villes : race obscène et ventrue, chuchotant dans toutes les tavernes, accoudée à tous les comptoirs, prête à saper toute politique qui ne l’avantage pas sur-le-champ. Une répartition judicieuse des greniers de l’État aide à enrayer l’inflation scandaleuse des prix en temps de disette, mais je comptais surtout sur l’organisation des producteurs eux-mêmes, des vignerons gaulois, des pêcheurs du Pont-Euxin dont la misérable pitance est dévorée par les importateurs de caviar et de poisson salé qui s’engraissent de leurs travaux et de leurs dangers. Un de mes plus beaux jours fut celui où je persuadai un groupe de marins de l’Archipel de s’associer en corporation, et de traiter directement avec les boutiquiers des villes. Je ne me suis jamais senti plus utilement prince.
Trop souvent, la paix n’est pour l’armée qu’une période de désœuvrement turbulent entre deux combats : l’alternative à l’inaction ou au désordre est la préparation en vue d’une guerre déterminée, puis la guerre. Je rompis avec ces routines ; mes perpétuelles visites aux avant-postes n’étaient qu’un moyen parmi beaucoup d’autres pour maintenir cette armée pacifique en état d’activité utile. Partout, en terrain plat comme en montagne, au bord de la forêt comme en plein désert, la légion étale ou concentre ses bâtiments toujours pareils, ses champs de manœuvres, ses baraquements construits à Cologne pour résister à la neige, à Lambèse à la tempête de sable, ses magasins dont j’avais fait vendre le matériel inutile, son cercle d’officiers auquel préside une statue du prince. Mais cette uniformité n’est qu’apparente : ces quartiers interchangeables contiennent la foule chaque fois différente des troupes auxiliaires ; toutes les races apportent à l’armée leurs vertus et leurs armes particulières, leur génie de fantassins, de cavaliers, ou d’archers. J’y retrouvais à l’état brut cette diversité dans l’unité qui fut mon but impérial. J’ai permis aux soldats l’emploi de leurs cris de guerre nationaux et de commandements donnés dans leurs langues ; j’ai sanctionné les unions des vétérans avec les femmes barbares et légitimé leurs enfants. Je m’efforçais ainsi d’adoucir la sauvagerie de la vie des camps, de traiter ces hommes simples en hommes. Au risque de les rendre moins mobiles, je les voulais attachés au coin de terre qu’ils se chargeaient de défendre ; je n’hésitai pas à régionaliser l’armée. J’espérais rétablir à l’échelle de l’empire l’équivalent des milices de la jeune République, où chaque homme défendait son champ et sa ferme. Je travaillais surtout à développer l’efficacité technique des légions ; j’entendais me servir de ces centres militaires comme d’un levier de civilisation, d’un coin assez solide pour entrer peu à peu là où les instruments plus délicats de la vie civile se fussent émoussés. L’armée devenait un trait d’union entre le peuple de la forêt, de la steppe et du marécage, et l’habitant raffiné des villes, école primaire pour barbares, école d’endurance et de responsabilité pour le Grec lettré ou le jeune chevalier habitué aux aises de Rome. Je connaissais personnellement les côtés pénibles de cette vie, et aussi ses facilités, ses subterfuges. J’annulai les privilèges ; j’interdis les congés trop fréquents accordés aux officiers ; je fis débarrasser les camps de leurs salles de banquets, de leurs pavillons de plaisir et de leurs coûteux jardins. Ces bâtiments inutiles devinrent des infirmeries, des hospices pour vétérans. Nous recrutions nos soldats à un âge trop tendre, et nous les gardions trop vieux, ce qui était à la fois peu économique et cruel. J’ai changé tout cela. La Discipline Auguste se doit de participer à l’humanité du siècle.
Nous sommes des fonctionnaires de l’État, nous ne sommes pas des Césars. Cette plaignante avait raison, que je refusais un jour d’écouter jusqu’au bout, et qui s’écria que si le temps me manquait pour l’entendre, le temps me manquait pour régner. Les excuses que je lui fis n’étaient pas de pure forme. Et pourtant, le temps manque : plus l’empire grandit, plus les différents aspects de l’autorité tendent à se concentrer dans les mains du fonctionnaire-chef ; cet homme pressé doit nécessairement se décharger sur d’autres d’une partie de ses tâches ; son génie va consister de plus en plus à s’entourer d’un personnel sûr. Le grand crime de Claude ou de Néron fut de laisser paresseusement leurs affranchis ou leurs esclaves s’emparer de ces rôles d’agents, de conseillers, et de délégués du maître. Une portion de ma vie et de mes voyages s’est passée à choisir les chefs de file d’une bureaucratie nouvelle, à les exercer, à assortir le plus judicieusement qu’il se peut les talents aux places, à ouvrir d’utiles possibilités d’emploi à cette classe moyenne dont dépend l’État. Je vois le danger de ces armées civiles : il tient en un mot : l’établissement de routines. Ces rouages montés pour des siècles se fausseront si l’on n’y prend garde ; c’est au maître à en régler sans cesse les mouvements, à en prévoir ou à en réparer l’usure. Mais l’expérience démontre qu’en dépit de nos soins infinis pour choisir nos successeurs, les empereurs médiocres seront toujours les plus nombreux, et qu’il règne au moins un insensé par siècle. En temps de crise, ces bureaux bien organisés pourront continuer à vaquer à l’essentiel, remplir l’intérim, parfois fort long, entre un prince sage et un autre prince sage. Certains empereurs traînent derrière eux des files de barbares liés par le cou, d’interminables processions de vaincus. L’élite des fonctionnaires que j’ai entrepris de former me fait autrement cortège. Le conseil du prince : c’est grâce à ceux qui le composent que j’ai pu m’absenter de Rome pendant des années, et n’y rentrer qu’en passant. Je correspondais avec eux par les courriers les plus rapides ; en cas de danger, par les signaux des sémaphores. Ils ont formé à leur tour d’autres auxiliaires utiles. Leur compétence est mon œuvre ; leur activité bien réglée m’a permis de m’employer moi-même ailleurs. Elle va me permettre sans trop d’inquiétude de m’absenter dans la mort.