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La Gaule prospère, l’Espagne opulente me retinrent moins longtemps que la Bretagne. En Gaule Narbonnaise, je retrouvai la Grèce, qui a essaimé jusque-là, ses belles écoles d’éloquence et ses portiques sous un ciel pur. Je m’arrêtai à Nîmes pour établir le plan d’une basilique dédiée à Plotine et destinée à devenir un jour son temple. Des souvenirs de famille rattachaient l’impératrice à cette ville, m’en rendaient plus cher le paysage sec et doré.

Mais la révolte en Maurétanie fumait encore. J’abrégeai ma traversée de l’Espagne, négligeant même entre Cordoue et la mer de m’arrêter un instant à Italica, ville de mon enfance et de mes ancêtres. Je m’embarquai pour l’Afrique à Gadès.

Les beaux guerriers tatoués des montagnes de l’Atlas inquiétaient encore les villes côtières africaines. Je vécus là pendant quelques brèves journées l’équivalent numide des mêlées sarmates ; je revis les tribus domptées une à une, la fière soumission des chefs prosternés en plein désert au milieu d’un désordre de femmes, de ballots, et de bêtes agenouillées. Mais le sable remplaçait la neige.

Il m’eût été doux, pour une fois, de passer le printemps à Rome, d’y retrouver la Villa commencée, les caresses capricieuses de Lucius, l’amitié de Plotine. Mais ce séjour en ville fut interrompu presque aussitôt par d’alarmantes rumeurs de guerre. La paix avec les Parthes avait été conclue depuis trois ans à peine, et déjà des incidents graves éclataient sur l’Euphrate. Je partis immédiatement pour l’Orient.

Chapitre 15

J’étais décidé à régler ces incidents de frontière par un moyen moins banal que des légions en marche. Une entrevue personnelle fut arrangée avec Osroès. Je ramenais avec moi en Orient la fille de l’empereur, faite prisonnière presque au berceau à l’époque où Trajan occupa Babylone, et gardée ensuite comme otage à Rome. C’était une fillette malingre aux grands yeux. Sa présence et celle de ses femmes m’encombra quelque peu au cours d’un voyage qu’il importait surtout d’effectuer sans retard. Ce groupe de créatures voilées fut ballotté à dos de dromadaires à travers le désert syrien, sous un tendelet aux rideaux sévèrement baissés. Le soir, aux étapes, j’envoyais demander si la princesse ne manquait de rien.

Je m’arrêtai une heure en Lycie pour décider le marchand Opramoas, qui avait déjà prouvé ses qualités de négociateur, à m’accompagner en territoire parthe. Le manque de temps l’empêcha de déployer son luxe habituel. Cet homme amolli par l’opulence n’en était pas moins un admirable compagnon de route, accoutumé à tous les hasards du désert.

Le lieu de la rencontre se trouvait sur la rive gauche de l’Euphrate, non loin de Doura. Nous traversâmes le fleuve sur un radeau. Les soldats de la garde impériale parthe, cuirassés d’or et montés sur des chevaux non moins éblouissants qu’eux-mêmes, formaient le long des berges une ligne aveuglante. L’inséparable Phlégon était fort pâle. Les officiers qui m’accompagnaient ressentaient eux-mêmes quelque crainte : cette rencontre pouvait être un piège. Opramoas, habitué à flairer l’air de l’Asie, était à l’aise, faisait confiance à ce mélange de silence et de tumulte, d’immobilité et de soudains galops, à ce luxe jeté sur le désert comme un tapis sur du sable. Quant à moi, j’étais merveilleusement dépourvu d’inquiétude : comme César à sa barque, je me fiais à ces planches qui portaient ma fortune. Je donnai une preuve de cette confiance en restituant d’emblée la princesse parthe à son père, au lieu de la faire garder dans nos lignes jusqu’à mon retour. Je promis aussi de rendre le trône d’or de la dynastie arsacide, enlevé autrefois par Trajan, dont nous n’avions que faire, et auquel la superstition orientale attachait un grand prix.

Le faste de ces entrevues avec Osroès ne fut qu’extérieur. Rien ne les différenciait de pourparlers entre deux voisins qui s’efforcent d’arranger à l’amiable une affaire de mur mitoyen. J’étais aux prises avec un barbare raffiné, parlant grec, point stupide, point nécessairement plus perfide que moi-même, assez vacillant toutefois pour sembler peu sûr. Mes curieuses disciplines mentales m’aidaient à capter cette pensée fuyante : assis en face de l’empereur parthe, j’apprenais à prévoir, et bientôt à orienter ses réponses ; j’entrais dans son jeu ; je m’imaginais devenu Osroès marchandant avec Hadrien. J’ai horreur de débats inutiles où chacun sait d’avance qu’il cédera, ou qu’il ne cédera pas : la vérité en affaires me plaît surtout comme un moyen de simplifier et d’aller vite. Les Parthes nous craignaient ; nous redoutions les Parthes ; la guerre allait sortir de cet accouplement de nos deux peurs. Les Satrapes poussaient à cette guerre par intérêt personnel : je m’aperçus vite qu’Osroès avait ses Quiétus, ses Palma. Pharasmanès, le plus remuant de ces princes semi-indépendants postés aux frontières, était plus dangereux encore pour l’empire parthe que pour nous. On m’a accusé d’avoir neutralisé par l’octroi de subsides cet entourage malfaisant et veule : c’était là de l’argent bien placé. J’étais trop sûr de la supériorité de nos forces pour m’encombrer d’un amour-propre imbécile : j’étais prêt à toutes les concessions creuses qui ne sont que de prestige, et à aucune autre. Le plus difficile fut de persuader Osroès que, si je faisais peu de promesses, c’est que j’entendais les tenir. Il me crut pourtant, ou fit comme s’il me croyait. L’accord conclu entre nous au cours de cette visite dure encore ; depuis quinze ans, de part et d’autre rien n’a troublé la paix aux frontières. Je compte sur toi pour que cet état de choses continue après ma mort.

Un soir, sous la tente impériale, durant une fête donnée en mon honneur par Osroès, j’aperçus au milieu des femmes et des pages aux longs cils un homme nu, décharné, complètement immobile, dont les yeux grands ouverts paraissaient ignorer cette confusion de plats chargés de viandes, d’acrobates et de danseuses. Je lui adressai la parole par l’intermédiaire de mon interprète : il ne daigna pas répondre. C’était un sage. Mais ses disciples étaient plus loquaces ; ces pieux vagabonds venaient de l’Inde, et leur maître appartenait à la puissante caste des Brahmanes. Je compris que ses méditations l’induisaient à croire que l’univers tout entier n’est qu’un tissu d’illusions et d’erreurs : l’austérité, le renoncement, la mort, étaient pour lui le seul moyen d’échapper à ce flot changeant des choses, par lequel au contraire notre Héraclite s’est laissé porter, de rejoindre par-delà le monde des sens cette sphère du divin pur, ce firmament fixe et vide dont a aussi rêvé Platon. À travers les maladresses de mes interprètes, je pressentais des idées qui ne furent donc pas complètement étrangères à certains de nos sages, mais que l’Indien exprimait de façon plus définitive et plus nue. Ce Brahmane était arrivé à l’état où rien, sauf son corps, ne le séparait plus du dieu intangible, sans substance et sans forme, auquel il voulait s’unir : il avait décidé de se brûler vif le lendemain. Osroès m’invita à cette solennité. Un bûcher de bois odoriférant fut dressé ; l’homme s’y jeta et disparut sans un cri. Ses disciples ne donnèrent aucun signe de regret : ce n’était pas pour eux une cérémonie funèbre.