Antinoüs était Grec : j’ai remonté dans les souvenirs de cette famille ancienne et obscure jusqu’à l’époque des premiers colons arcadiens sur les bords de la Propontide. Mais l’Asie avait produit sur ce sang un peu âcre l’effet de la goutte de miel qui trouble et parfume un vin pur. Je retrouvais en lui les superstitions d’un disciple d’Apollonius, la foi monarchique d’un sujet oriental du Grand Roi. Sa présence était extraordinairement silencieuse : il m’a suivi comme un animal ou comme un génie familier. Il avait d’un jeune chien les capacités infinies d’enjouement et d’indolence, la sauvagerie, la confiance. Ce beau lévrier avide de caresses et d’ordres se coucha sur ma vie. J’admirais cette indifférence presque hautaine pour tout ce qui n’était pas son délice ou son culte : elle lui tenait lieu de désintéressement, de scrupule, de toutes les vertus étudiées et austères. Je m’émerveillais de cette dure douceur ; de ce dévouement sombre qui engageait tout l’être. Et pourtant, cette soumission n’était pas aveugle ; ces paupières si souvent baissées dans l’acquiescement ou dans le songe se relevaient ; les yeux les plus attentifs du monde me regardaient en face ; je me sentais jugé. Mais je l’étais comme un dieu l’est par son fidèle : mes duretés, mes accès de méfiance (car j’en eus plus tard) étaient patiemment, gravement acceptés. Je n’ai été maître absolu qu’une seule fois, et que d’un seul être.
Si je n’ai encore rien dit d’une beauté si visible, il n’y faudrait pas voir l’espèce de réticence d’un homme trop complètement conquis. Mais les figures que nous cherchons désespérément nous échappent : ce n’est jamais qu’un moment… Je retrouve une tête inclinée sous une chevelure nocturne, des yeux que l’allongement des paupières faisait paraître obliques, un jeune visage large et comme couché. Ce tendre corps s’est modifié sans cesse, à la façon d’une plante, et quelques-unes de ces altérations sont imputables au temps. L’enfant a changé ; il a grandi. Il suffisait pour l’amollir d’une semaine d’indolence ; une après-midi de chasse lui rendait sa fermeté, sa vitesse athlétique. Une heure de soleil le faisait passer de la couleur du jasmin à celle du miel. Les jambes un peu lourdes du poulain se sont allongées ; la joue a perdu sa délicate rondeur d’enfance, s’est légèrement creusée sous la pommette saillante ; le thorax gonflé d’air du jeune coureur au long stade a pris les courbes lisses et polies d’une gorge de Bacchante. La moue boudeuse des lèvres s’est chargée d’une amertume ardente, d’une satiété triste. En vérité, ce visage changeait comme si nuit et jour je l’avais sculpté.
Quand je me retourne vers ces années, je crois y retrouver l’Âge d’Or. Tout était facile : les efforts d’autrefois étaient récompensés par une aisance presque divine. Le voyage était jeu : plaisir contrôlé, connu, habilement mis en œuvre. Le travail incessant n’était qu’un mode de volupté. Ma vie, où tout arrivait tard, le pouvoir, le bonheur aussi, acquérait la splendeur de plein midi, l’ensoleillement des heures de la sieste où tout baigne dans une atmosphère d’or, les objets de la chambre et le corps étendu à nos côtés. La passion comblée a son innocence, presque aussi fragile que toute autre : le reste de la beauté humaine passait au rang de spectacle, cessait d’être ce gibier dont j’avais été le chasseur. Cette aventure banalement commencée enrichissait, mais aussi simplifiait ma vie : l’avenir comptait peu ; je cessai de poser des questions aux oracles ; les étoiles ne furent plus que d’admirables dessins sur la voûte du ciel. Je n’avais jamais remarqué avec autant de délices la pâleur de l’aube sur l’horizon des îles, la fraîcheur des grottes consacrées aux Nymphes et hantées d’oiseaux de passage, le vol lourd des cailles au crépuscule. Je relus des poètes : quelques uns me parurent meilleurs qu’autrefois, la plupart, pires. J’écrivis des vers qui semblaient moins insuffisants que d’habitude.
Il y eut la mer d’arbres : les forêts de chênes-lièges et les pinèdes de la Bithynie ; le pavillon de chasse aux galeries à claire-voie où le jeune garçon, repris par la nonchalance du pays natal, éparpillant au hasard ses flèches, sa dague, sa ceinture d’or, roulait avec les chiens sur les divans de cuir. Les plaines avaient emmagasiné la chaleur du long été ; une buée montait des prairies au bord du Sangarios où galopaient des hardes de chevaux non dressés ; au point du jour, on descendait se baigner sur la berge du fleuve, froissant en chemin les hautes herbes trempées de rosée nocturne, sous un ciel d’où pendait le mince croissant de lune qui sert d’emblème à la Bithynie. Ce pays fut comblé de faveurs ; il prit même mon nom.
L’hiver nous assaillit à Sinope ; j’y inaugurai par un froid presque scythe les travaux d’agrandissement du port, entrepris sous mes ordres par les marins de la flotte. Sur la route de Byzance, les notables firent dresser à l’entrée des villages d’énormes feux devant lesquels se chauffaient mes gardes. La traversée du Bosphore fut belle sous la tempête de neige ; il y eut les chevauchées dans la forêt thrace, le vent aigre s’engouffrant dans les plis des manteaux, l’innombrable tambourinement de la pluie sur les feuilles et sur le toit de la tente, la halte au camp de travailleurs où allait s’élever Andrinople, les ovations des vétérans des guerres daces, la terre molle d’où sortiraient bientôt des murs et des tours. Une visite aux garnisons du Danube me ramena au printemps dans la bourgade prospère qu’est aujourd’hui Sarmizégéthuse ; l’enfant bithynien portait au poignet un bracelet du roi Décébale. Le retour en Grèce se fit par le nord : je m’attardai longuement dans la vallée de Tempé tout éclaboussée d’eaux vives ; l’Eubée blonde précéda l’Attique couleur de vin rose. Athènes ne fut qu’effleurée ; à Éleusis, au cours de mon initiation aux Mystères, je passai trois jours et trois nuits mêlé à la foule des pèlerins qu’on recevait pendant cette même fête : la seule précaution qu’on eût prise était d’interdire aux hommes le port du couteau.
J’emmenai Antinoüs dans l’Arcadie de ses ancêtres : les forêts y restaient aussi impénétrables qu’au temps où ces antiques chasseurs de loups y avaient vécu. Parfois, d’un coup de fouet, un cavalier effarouchait une vipère ; sur les sommets pierreux, le soleil flambait comme au fort de l’été ; le jeune garçon adossé au rocher sommeillait la tête sur la poitrine, les cheveux frôlés par le vent, espèce d’Endymion du plein jour.
Un lièvre, que mon jeune chasseur avait apprivoisé à grand-peine, fut déchiré par les chiens : ce fut le seul malheur de ces journées sans ombre. Les gens de Mantinée se découvrirent des liens de parenté avec cette famille de colons bithyniens, jusque-là inconnus : cette ville, où l’enfant eut plus tard ses temples, fut par moi enrichie et ornée. L’immémorial sanctuaire de Neptune, tombé en ruine, était si vénérable que l’entrée en était interdite à quiconque : des mystères plus anciens que la race humaine s’y perpétuaient derrière des portes continuellement closes. Je construisis un nouveau temple, beaucoup plus vaste, à l’intérieur duquel le vieil édifice gît désormais comme un noyau au centre d’un fruit. Sur la route, non loin de Mantinée, je fis rénover la tombe où Épaminondas tué en pleine bataille, repose auprès d’un jeune compagnon frappé à ses côtés : une colonne, où un poème fut gravé, s’éleva pour commémorer ce souvenir d’un temps où tout, vu à distance, semble avoir été noble et simple, la tendresse, la gloire, la mort. En Achaïe, les Jeux Isthmiques furent célébrés avec une splendeur qu’on n’avait pas vue depuis les temps anciens ; j’espérais, en rétablissant ces grandes fêtes helléniques, refaire de la Grèce une unité vivante. Des chasses nous entraînèrent dans la vallée de l’Hélicon dorée par les dernières rousseurs de l’automne ; nous fîmes halte au bord de la source de Narcisse, près du sanctuaire de l’Amour : la dépouille d’une jeune ourse, trophée suspendu par des clous d’or à la paroi du temple, fut offerte à ce dieu, le plus sage de tous.