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La barque que le marchand Érastos d’Éphèse me prêtait pour naviguer dans l’Archipel mouilla dans la baie de Phalère : je m’installai à Athènes comme un homme rentre au foyer. J’osai toucher à cette beauté, essayer de faire de cette ville admirable une ville parfaite. Athènes, pour la première fois, se repeuplait, se remettait à croître après une longue période de déclin : j’en doublai l’étendue ; je prévis, le long de l’Ilissus, une Athènes nouvelle, la ville d’Hadrien à côté de celle de Thésée. Tout était à régler, à construire. Six siècles plus tôt, le grand temple consacré au Zeus Olympien avait été abandonné aussitôt entrepris. Mes ouvriers se mirent à l’œuvre : Athènes connut de nouveau une activité joyeuse qu’elle n’avait pas goûtée depuis Périclès. J’achevais ce qu’un Séleucide avait vainement tenté de terminer ; je réparais sur place les rapines de notre Sylla. L’inspection des travaux nécessita des allées et venues quotidiennes dans un dédale de machines, de poulies savantes, de fûts à demi dressés, et de blocs blancs négligemment empilés sous un ciel bleu. J’y retrouvais quelque chose de l’excitation des chantiers de constructions navales : un bâtiment renfloué appareillait pour l’avenir. Le soir, l’architecture cédait la place à la musique, cette construction invisible. J’ai plus ou moins pratiqué tous les arts, mais celui des sons est le seul où je me suis constamment exercé, et où je me reconnais une certaine excellence. À Rome, je dissimulais ce goût : je pouvais avec discrétion m’y livrer à Athènes. Les musiciens se rassemblaient dans la cour plantée d’un cyprès, au pied d’une statue d’Hermès. Six ou sept seulement ; un orchestre de flûtes et de lyres, auquel s’adjoignait parfois un virtuose armé d’une cithare. Je tenais le plus souvent la grande flûte traversière. Nous jouions des airs anciens, presque oubliés, et aussi des mélodies nouvelles composées pour moi. J’aimais l’austérité virile des airs doriens, mais je ne détestais pas les mélodies voluptueuses ou passionnées, les brisures pathétiques ou savantes, que les gens graves, dont la vertu consiste à tout craindre, rejettent comme bouleversantes pour les sens ou le cœur. J’apercevais entre les cordes le profil de mon jeune compagnon, sagement occupé à tenir sa partie dans l’ensemble, et ses doigts bougeant avec soin le long des fils tendus.

Ce bel hiver fut riche en fréquentations amicales : l’opulent Atticus, dont la banque finançait mes travaux édilitaires, non sans d’ailleurs en tirer profit, m’invita dans ses jardins de Képhissia, où il vivait entouré d’une cour d’improvisateurs et d’écrivains en vogue ; son fils, le jeune Hérode, était un causeur à la fois entraînant et subtil ; il devint le commensal indispensable de mes soupers d’Athènes. Il avait fort perdu cette timidité qui l’avait fait rester court en ma présence, à l’époque où l’éphébie athénienne me l’avait envoyé sur les frontières sarmates pour me féliciter de mon avènement, mais sa vanité croissante me semblait tout au plus un doux ridicule. Le rhéteur Polémon, le grand homme de Laodicée, qui rivalisait avec Hérode d’éloquence, et surtout de richesses, m’enchanta par son style asiatique, ample et miroitant comme les flots d’un Pactole : cet habile assembleur de mots vivait comme il parlait, avec faste. Mais la rencontre la plus précieuse de toutes fut celle d’Arrien de Nicomédie, mon meilleur ami. Plus jeune que moi d’environ douze ans, il avait déjà commencé cette belle carrière politique et militaire dans laquelle il continue de s’honorer et de servir. Son expérience des grandes affaires, sa connaissance des chevaux, des chiens, de tous les exercices du corps, le mettaient infiniment au-dessus des simples faiseurs de phrases. Dans sa jeunesse, il avait été la proie d’une de ces étranges passions de l’esprit, sans lesquelles il n’est peut-être pas de vraie sagesse, ni de vraie grandeur : deux ans de sa vie s’étaient écoulés à Nicopolis en Épire, dans la petite chambre froide et nue où agonisait Épictète ; il s’était donné pour tâche de recueillir et de transcrire mot pour mot les derniers propos du vieux philosophe malade. Cette période d’enthousiasme l’avait marqué : il en gardait d’admirables disciplines morales, une espèce de candeur grave. Il pratiquait en secret des austérités dont ne se doutait personne. Mais le long apprentissage du devoir stoïque ne l’avait pas raidi dans une attitude de faux sage : il était trop fin pour ne pas s’être aperçu qu’il en est des extrémités de la vertu comme de celles de l’amour, que leur mérite tient précisément à leur rareté, à leur caractère de chef-d’œuvre unique, de bel excès. L’intelligence sereine, l’honnêteté parfaite de Xénophon lui servaient désormais de modèle. Il écrivait l’histoire de son pays, la Bithynie. J’avais placé cette province, longtemps fort mal administrée par des proconsuls, sous ma juridiction personnelle : il me conseilla dans mes plans de réforme. Ce lecteur assidu des dialogues socratiques n’ignorait rien des réserves d’héroïsme, de dévouement, et parfois de sagesse, dont la Grèce a su ennoblir la passion pour l’ami : il traitait mon jeune favori avec une déférence tendre. Les deux Bithyniens parlaient ce doux dialecte de l’Ionie, aux désinences presque homériques, que j’ai plus tard décidé Arrien à employer dans ses œuvres.

Athènes avait à cette époque son philosophe de la vie frugale : Démonax menait dans une cabane du village de Colone une existence exemplaire et gaie. Ce n’était pas Socrate ; il n’en avait ni la subtilité, ni l’ardeur, mais j’aimais sa bonhomie moqueuse. L’acteur comique Aristomène, qui interprétait avec verve la vieille comédie attique, fut un autre de ces amis au cœur simple. Je l’appelais ma perdrix grecque : court, gras, joyeux comme un enfant ou comme un oiseau, il était plus renseigné que personne sur les rites, la poésie, les recettes de cuisine d’autrefois. Il m’amusa et m’instruisit longtemps. Antinoüs s’attacha vers ce temps-là le philosophe Chabrias, platonicien frotté d’orphisme, le plus innocent des hommes, qui voua à l’enfant une fidélité de chien de garde, plus tard reportée sur moi. Onze ans de vie de cour ne l’ont pas changé : c’est toujours le même être candide, dévot, chastement occupé de songes, aveugle aux intrigues et sourd aux rumeurs. Il m’ennuie parfois, mais je ne m’en séparerai qu’à ma mort.

Mes rapports avec le philosophe stoïque Euphratès furent de durée plus brève. Il s’était retiré à Athènes après d’éclatants succès à Rome. Je le pris comme lecteur, mais les souffrances que lui causait de longue date un abcès au foie, et l’affaiblissement qui en résultait, le persuadèrent que sa vie ne lui offrait plus rien qui valût la peine de vivre. Il me demanda la permission de quitter mon service par le suicide. Je n’ai jamais été l’ennemi de la sortie volontaire ; j’y avais pensé comme à une fin possible au moment de la crise qui précéda la mort de Trajan. Ce problème du suicide, qui m’a obsédé depuis, me semblait alors de solution facile. Euphratès eut l’autorisation qu’il réclamait ; je la lui fis porter par mon jeune Bithynien, peut-être parce qu’il m’aurait plu à moi-même de recevoir des mains d’un tel messager cette réponse finale. Le philosophe se présenta au palais le soir même pour une causerie qui ne différait en rien des précédentes ; il se tua le lendemain. Nous reparlâmes plusieurs fois de cet incident : l’enfant en demeura assombri durant quelques jours. Ce bel être sensuel regardait la mort avec horreur ; je ne m’apercevais pas qu’il y pensait déjà beaucoup. Pour moi, je comprenais mal qu’on quittât volontairement un monde qui me paraissait beau, qu’on n’épuisât pas jusqu’au bout, en dépit de tous les maux, la dernière possibilité de pensée, de contact, et même de regard. J’ai bien changé depuis.