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Nous rentrâmes à Alexandrie quelques jours plus tard. Le poète Pancrates organisa pour moi une fête au Musée ; on avait réuni dans une salle de musique une collection d’instruments précieux : les vieilles lyres doriennes, plus lourdes et moins compliquées que les nôtres, voisinaient avec les cithares recourbées de la Perse et de l’Égypte, les pipeaux phrygiens aigus comme des voix d’eunuques, et de délicates flûtes indiennes dont j’ignore le nom. Un Éthiopien frappa longuement sur des calebasses africaines. Une femme dont la beauté un peu froide m’eût séduit, si je n’avais décidé de simplifier ma vie en la réduisant à ce qui était pour moi l’essentiel, joua d’une harpe triangulaire au son triste. Mésomédès de Crète, mon musicien favori, accompagna sur l’orgue hydraulique la récitation de son poème de La Sphinge, œuvre inquiétante, sinueuse, fuyante comme le sable au vent. La salle de concerts ouvrait sur une cour intérieure : des nénuphars s’y étalaient sur l’eau d’un bassin, sous les feux presque furieux d’une après-midi d’août finissante. Durant un interlude, Pancratès tint à nous faire admirer de près ces fleurs d’une variété rare, rouges comme le sang, qui ne fleurissent qu’à la fin de l’été. Nous reconnûmes aussitôt nos nénuphars écarlates de l’oasis d’Ammon ; Pancratès s’enflamma à l’idée du fauve blessé expirant parmi les fleurs. Il me proposa de versifier cet épisode de chasse : le sang du lion serait censé avoir teinté les lys des eaux. La formule n’est pas neuve : je passai pourtant la commande. Ce Pancratès, qui avait tout d’un poète de cour, tourna, séance tenante, quelques vers agréables en l’honneur d’Antinoüs : la rose, l’hyacinthe, la chélidoine y étaient sacrifiées à ces corolles de pourpre qui porteraient désormais le nom du préféré. On ordonna à un esclave d’entrer dans le bassin pour en cueillir une brassée. Le jeune homme habitué aux hommages accepta gravement ces fleurs cireuses aux tiges serpentines et molles ; elles se fermèrent comme des paupières quand la nuit tomba.

Chapitre 20

L’impératrice arriva sur ces entrefaites. La longue traversée l’avait éprouvée : elle devenait fragile sans cesser d’être dure. Ses fréquentations politiques ne me causaient plus d’ennuis, comme à l’époque où elle avait sottement encouragé Suétone ; elle ne s’entourait plus que de femmes de lettres inoffensives. La confidente du moment, une certaine Julia Balbilla, faisait assez bien les vers grecs. L’impératrice et sa suite s’établirent au Lycéum, d’où elles sortirent peu. Lucius, au contraire, était comme toujours avide de tous les plaisirs, y compris ceux de l’intelligence et des yeux.

A vingt-six ans, il n’avait presque rien perdu de cette beauté surprenante qui le faisait acclamer dans les rues par la jeunesse de Rome. Il restait absurde, ironique, et gai. Ses caprices d’autrefois tournaient en manies ; il ne se déplaçait pas sans son maître-queux ; ses jardiniers lui composaient même à bord d’étonnants parterres de fleurs rares ; il traînait partout son lit, dont il avait lui-même dessiné le modèle, quatre matelas bourrés de quatre espèces particulières d’aromates, sur lesquels il couchait entouré de ses jeunes maîtresses comme d’autant de coussins. Ses pages fardés, poudrés, accoutrés comme les Zéphyrs et l’Amour, se conformaient du mieux qu’ils pouvaient à des lubies quelquefois cruelles : je dus intervenir pour empêcher le petit Boréas, dont il admirait la minceur, de se laisser mourir de faim. Tout cela était plus agaçant qu’aimable. Nous visitâmes de concert tout ce qui se visite à Alexandrie : le Phare, le Mausolée d’Alexandre, celui de Marc-Antoine, où Cléopâtre triomphe éternellement d’Octavie, sans oublier les temples, les ateliers, les fabriques, et même le faubourg des embaumeurs. J’achetai chez un bon sculpteur tout un lot de Vénus, de Dianes et d’Hermès pour Italica, ma ville natale, que je me proposais de moderniser et d’orner. Le prêtre du temple de Sérapis m’offrit un service de verreries opalines ; je l’envoyai à Servianus, avec lequel, par égard pour ma sœur Pauline, je tâchais de garder des relations passables. De grands projets édilitaires prirent forme au cours de ces tournées assez fastidieuses.

Les religions sont à Alexandrie aussi variées que les négoces : la qualité du produit est plus douteuse. Les chrétiens surtout s’y distinguent par une abondance de sectes au moins inutile. Deux charlatans, Valentin et Basilide, intriguaient l’un contre l’autre, surveillés de près par la police romaine. La lie du peuple égyptien profitait de chaque observance rituelle pour se jeter, gourdin en main, sur les étrangers ; la mort du bœuf Apis provoque plus d’émeutes à Alexandrie qu’une succession impériale à Rome. Les gens à la mode y changent de dieu comme ailleurs on change de médecin, et sans plus de succès. Mais l’or est leur seule idole : je n’ai vu nulle part solliciteurs plus éhontés. Des inscriptions pompeuses s’étalèrent un peu partout pour commémorer mes bienfaits, mais mon refus d’exonérer la population d’une taxe, qu’elle était fort à même de payer, m’aliéna bientôt cette tourbe. Les deux jeunes hommes qui m’accompagnaient furent insultés à plusieurs reprises ; on reprochait à Lucius son luxe, d’ailleurs excessif ; à Antinoüs son origine obscure, au sujet de laquelle couraient d’absurdes histoires ; à tous deux, l’ascendant qu’on leur supposait sur moi. Cette dernière assertion était ridicule : Lucius, qui jugeait des affaires publiques avec une perspicacité surprenante, n’avait pourtant aucune influence politique ; Antinoüs n’essayait pas d’en avoir. Le jeune patricien, qui connaissait le monde, ne fit que rire de ces insultes. Mais Antinoüs en souffrit.

Les Juifs, stylés par leurs coreligionnaires de Judée, aigrissaient de leur mieux cette pâte déjà sure. La synagogue de Jérusalem me délégua son membre le plus vénéré : Akiba, vieillard presque nonagénaire, et qui ne savait pas le grec, avait pour mission de me décider à renoncer aux projets déjà en voie de réalisation à Jérusalem. Assisté par des interprètes, j’eus avec lui plusieurs entretiens, qui ne furent de sa part qu’un prétexte au monologue. En moins d’une heure, je me sentis capable de définir exactement sa pensée, sinon d’y souscrire ; il ne fit pas le même effort en ce qui concernait la mienne. Ce fanatique ne se doutait même pas qu’on pût raisonner sur d’autres prémisses que les siennes ; j’offrais à ce peuple méprisé une place parmi les autres dans la communauté romaine : Jérusalem, par la bouche d’Akiba, me signifiait sa volonté de rester jusqu’au bout la forteresse d’une race et d’un dieu isolés du genre humain. Cette pensée forcenée s’exprimait avec une subtilité fatigante : je dus subir une longue file de raisons, savamment déduites les unes des autres, de la supériorité d’Israël. Au bout de huit jours, ce négociateur si buté s’aperçut pourtant qu’il avait fait fausse route ; il annonça son départ. Je hais la défaite, même celle des autres ; elle m’émeut surtout quand le vaincu est un vieillard. L’ignorance d’Akiba, son refus d’accepter tout ce qui n’était pas ses livres saints et son peuple, lui conféraient une sorte d’étroite innocence. Mais il était difficile de s’attendrir sur ce sectaire. La longévité semblait l’avoir dépouillé de toute souplesse humaine : ce corps décharné, cet esprit sec étaient doués d’une dure vigueur de sauterelle. Il paraît qu’il mourut plus tard en héros pour la cause de son peuple, ou plutôt de sa loi : chacun se dévoue à ses propres dieux.

Les distractions d’Alexandrie commençaient à s’épuiser. Phlégon, qui connaissait partout la curiosité locale, la procureuse ou l’hermaphrodite célèbre, proposa de nous mener chez une magicienne. Cette entremetteuse de l’invisible habitait Canope. Nous nous y rendîmes de nuit, en barque, le long du canal aux eaux lourdes. Le trajet fut morne. Une hostilité sourde régnait comme toujours entre les deux jeunes hommes : l’intimité à laquelle je les forçais augmentait leur aversion l’un pour l’autre. Lucius cachait la sienne sous une condescendance moqueuse ; mon jeune Grec s’enfermait dans un de ses accès d’humeur sombre. J’étais moi-même assez las ; quelques jours plus tôt, en rentrant d’une course en plein soleil, j’avais eu une brève syncope dont Antinoüs et mon noir serviteur Euphorion avaient été les seuls témoins. Ils s’étaient alarmés à l’excès ; je les avais contraints au silence.