Canope n’est qu’un décor : la maison de la magicienne était située dans la partie la plus sordide de cette ville de plaisir. Nous débarquâmes sur une terrasse croulante. La sorcière nous attendait à l’intérieur, munie des douteux outils de son métier. Elle semblait compétente ; elle n’avait rien d’une nécromancienne de théâtre ; elle n’était même pas vieille.
Ses prédictions furent sinistres. Depuis quelque temps, les oracles ne m’annonçaient partout qu’ennuis de toute sorte, troubles politiques, intrigues de palais, maladies graves. Je crois aujourd’hui que des influences fort humaines s’exerçaient sur ces bouches d’ombre, parfois pour m’avertir, le plus souvent pour m’effrayer. L’état véritable d’une partie de l’Orient s’y exprimait plus clairement que dans les rapports de nos proconsuls. Je prenais ces prétendues révélations avec calme, mon respect pour le monde invisible n’allant pas jusqu’à faire confiance à ces divins radotages : dix ans plus tôt, peu après mon accession à l’empire, j’avais fait fermer l’oracle de Daphné, près d’Antioche, qui m’avait prédit le pouvoir, de peur qu’il n’en fît autant pour le premier prétendant venu. Mais il est toujours fâcheux d’entendre parler de choses tristes.
Après nous avoir inquiétés de son mieux, la devineresse nous proposa ses services : un de ces sacrifices magiques, dont les sorciers d’Égypte se font une spécialité, suffirait pour tout arranger à l’amiable avec le destin. Mes incursions dans la magie phénicienne m’avaient déjà fait comprendre que l’horreur de ces pratiques interdites tient moins à ce qu’on nous en montre qu’à ce qu’on nous en cache : si on n’avait pas su ma haine des sacrifices humains, on m’aurait probablement conseillé d’immoler un esclave. On se contenta de parler d’un animal familier.
Autant que possible, la victime devait m’avoir appartenu ; il ne pouvait s’agir d’un chien, bête que la superstition égyptienne croit immonde ; un oiseau eût convenu, mais je ne voyage pas accompagné d’une volière. Mon jeune maître me proposa son faucon. Les conditions se trouveraient remplies : je lui avais donné ce bel oiseau après l’avoir reçu moi-même du roi d’Osroène. L’enfant le nourrissait de sa main ; c’était une des rares possessions auxquelles il s’était attaché. Je refusai d’abord ; il insista gravement ; je compris qu’il attribuait à cette offre une signification extraordinaire, et j’acceptai par tendresse. Muni des instructions les plus détaillées, mon courrier Ménécratès partit chercher l’oiseau dans nos appartements du Sérapéum. Même au galop la course demanderait en tout plus de deux heures. Il n’était pas question de les passer dans le taudis malpropre de la magicienne, et Lucius se plaignait de l’humidité de la barque. Phlégon trouva un expédient : on s’installa tant bien que mal chez une proxénète, après s’être débarrassé du personnel de la maison ; Lucius décida de dormir ; je mis à profit cet intervalle pour dicter des dépêches ; Antinoüs s’étendit à mes pieds. Le calame de Phlégon grinçait sous la lampe. On touchait déjà à la dernière veille de la nuit quand Ménécratès rapporta l’oiseau, le gantelet, le capuchon et la chaîne.
Nous retournâmes chez la magicienne. Antinoüs décapuchonna son faucon, caressa longuement sa petite tête ensommeillée et sauvage, le remit à l’incantatrice qui commença une série de passes magiques. L’oiseau fasciné se rendormit. Il importait que la victime ne se débattît pas et que la mort parût volontaire. Enduite rituellement de miel et d’essence de rose, la bête inerte fut déposée au fond d’une cuve remplie d’eau du Nil ; la créature noyée s’assimilait à l’Osiris emporté par le courant du fleuve ; les années terrestres de l’oiseau s’ajoutaient aux miennes ; la petite âme solaire s’unissait au Génie de l’homme pour lequel on la sacrifiait ; ce Génie invisible pourrait désormais m’apparaître et me servir sous cette forme. Les longues manipulations qui suivirent ne furent pas plus intéressantes qu’une préparation de cuisine. Lucius bâillait. Les cérémonies imitèrent jusqu’au bout des funérailles humaines : les fumigations et les psalmodies traînèrent jusqu’à l’aube. On enferma l’oiseau dans un cercueil bourré d’aromates que la magicienne enterra devant nous au bord du canal, dans un cimetière abandonné. Elle s’accroupit ensuite sous un arbre pour compter une à une les pièces d’or de son salaire versées par Phlégon.
Nous remontâmes en barque. Un vent singulièrement froid soufflait. Lucius, assis près de moi, relevait du bout de ses doigts minces les couvertures de coton brodé ; par politesse, nous continuions à échanger à bâtons rompus des propos concernant les affaires et les scandales de Rome. Antinoüs, couché au fond de la barque, avait appuyé la tête sur mes genoux ; il feignait de dormir pour s’isoler de cette conversation qui ne l’incluait pas. Ma main glissait sur sa nuque, sous ses cheveux. Dans les moments les plus vains ou les plus ternes, j’avais ainsi le sentiment de rester en contact avec les grands objets naturels, l’épaisseur des forêts, l’échine musclée des panthères, la pulsation régulière des sources. Mais aucune caresse ne va jusqu’à l’âme. Le soleil brillait quand nous arrivâmes au Sérapéum ; les marchands de pastèques criaient leurs denrées par les rues. Je dormis jusqu’à l’heure de la séance du Conseil local, à laquelle j’assistai. J’ai su plus tard qu’Antinoüs profita de cette absence pour persuader Chabrias de l’accompagner à Canope. Il y retourna chez la magicienne.
Chapitre 21
Le premier jour du mois d’Athyr, la deuxième année de la deux cent vingt-sixième Olympiade… C’est l’anniversaire de la mort d’Osiris, dieu des agonies : le long du fleuve, des lamentations aiguës retentissaient depuis trois jours dans tous les villages. Mes hôtes romains, moins accoutumés que moi aux mystères de l’Orient, montraient une certaine curiosité pour ces cérémonies d’une race différente. Elles m’excédaient au contraire. J’avais fait amarrer ma barque à quelque distance des autres, loin de tout lieu habité : un temple pharaonique à demi abandonné se dressait pourtant à proximité du rivage ; il avait encore son collège de prêtres ; je n’échappai pas tout à fait au bruit de plaintes.
Le soir précédent, Lucius m’invita à souper sur sa barque. Je m’y rendis au soleil couchant. Antinoüs refusa de me suivre. Je le laissai au seuil de ma cabine de poupe, étendu sur sa peau de lion, occupé à jouer aux osselets avec Chabrias. Une demi-heure plus tard, à la nuit close, il se ravisa et fit appeler un canot. Aidé d’un seul batelier, il fit à contre-courant la distance assez considérable qui nous séparait des autres barques. Son entrée sous la tente où se donnait le souper interrompit les applaudissements causés par les contorsions d’une danseuse. Il s’était accoutré d’une longue robe syrienne, mince comme une pelure de fruit, toute semée de fleurs et de Chimères. Pour ramer plus à l’aise, il avait mis bas sa manche droite : la sueur tremblait sur cette poitrine lisse. Lucius lui lança une guirlande qu’il attrapa au vol ; sa gaieté presque stridente ne se démentit pas un instant, à peine soutenue d’une coupe de vin grec. Nous rentrâmes ensemble dans mon canot à six rameurs, accompagnés d’en haut du bonsoir mordant de Lucius. La sauvage gaieté persista. Mais, au matin, il m’arriva de toucher par hasard à un visage glacé de larmes. Je lui demandai avec impatience la raison de ces pleurs ; il répondit humblement en s’excusant sur la fatigue. J’acceptai ce mensonge ; je me rendormis. Sa véritable agonie a eu lieu dans ce lit, et à mes côtés.