Je revisai mes propres œuvres : les vers d’amour, les pièces de circonstance, l’ode à la mémoire de Plotine. Un jour, quelqu’un aurait peut-être envie de lire tout cela. Un groupe de vers obscènes me fit hésiter ; je finis somme toute par l’inclure. Nos plus honnêtes gens en écrivent de tels. Ils s’en font un jeu ; j’eusse préféré que les miens fussent autre chose, l’image exacte d’une vérité nue. Mais là comme ailleurs les lieux communs nous encagent : je commençais à comprendre que l’audace de l’esprit ne suffit pas à elle seule pour s’en débarrasser, et que le poète ne triomphe des routines et n’impose aux mots sa pensée que grâce à des efforts aussi longs et aussi assidus que mes travaux d’empereur. Pour ma part, je ne pouvais prétendre qu’aux rares aubaines de l’amateur : ce serait déjà beaucoup, si, de tout ce fatras, deux ou trois vers subsistaient. J’ébauchai pourtant à cette époque un ouvrage assez ambitieux, mi-partie prose, mi-partie vers, où j’entendais faire entrer à la fois le sérieux et l’ironie, les faits curieux observés au cours de ma vie, des méditations, quelques songes ; le plus mince des fils eût relié tout cela ; c’eût été une sorte de Satyricon plus âpre. J’y aurais exposé une philosophie qui était devenue la mienne, l’idée héraclitienne du changement et du retour. Mais j’ai mis de côté ce projet trop vaste.
J’eus cette année-là avec la prêtresse qui jadis m’avait initié à Éleusis, et dont le nom doit rester secret, plusieurs entretiens où les modalités du culte d’Antinoüs furent fixées une à une. Les grands symboles éleusiaques continuaient à distiller pour moi une vertu calmante ; le monde n’a peut-être aucun sens, mais, s’il en a un, celui-ci s’exprime à Éleusis plus sagement et plus noblement qu’ailleurs. Ce fut sous l’influence de cette femme que j’entrepris de faire des divisions administratives d’Antinoé, de ses dèmes, de ses rues, de ses blocs urbains, un plan du monde divin en même temps qu’une image transfigurée de ma propre vie. Tout y entrait, Hestia et Bacchus, les dieux du foyer et ceux de l’orgie, les divinités célestes et celles d’outre-tombe. J’y mis mes ancêtres impériaux, Trajan, Nerva, devenus partie intégrante de ce système de symboles. Plotine s’y trouvait ; la bonne Matidie s’y voyait assimilée à Déméter ; ma femme elle-même, avec qui j’avais à cette époque des rapports assez cordiaux, figurait dans ce cortège de personnes divines. Quelques mois plus tard, je donnai à un des quartiers d’Antinoé le nom de ma sœur Pauline. J’avais fini par me brouiller avec la femme de Servianus, mais Pauline morte retrouvait dans cette ville de la mémoire sa place unique de sœur. Ce lieu triste devenait le site idéal des réunions et des souvenirs, les Champs Élysée d’une vie, l’endroit où les contradictions se résolvent, où tout, à son rang, est également sacré.
Debout à une fenêtre de la maison d’Arrien, dans la nuit semée d’astres, je songeais à cette phrase que les prêtres égyptiens avaient fait graver sur le cercueil d’Antinoüs : Il a obéi à l’ordre du ciel. Se pouvait-il que le ciel nous intimât des ordres, et que les meilleurs d’entre nous les entendissent là où le reste des hommes ne perçoit qu’un accablant silence ? La prêtresse éleusiaque et Chabrias le croyaient. J’aurais voulu leur donner raison. Je revoyais en pensée cette paume lissée par la mort, telle que je l’avais regardée pour la dernière fois le matin de l’embaumement ; les lignes qui m’avaient inquiété jadis ne s’y trouvaient plus ; il en était d’elle comme de ces tablettes de cire desquelles on efface un ordre accompli. Mais ces hautes affirmations éclairent sans réchauffer, comme la lumière des étoiles, et la nuit alentour est encore plus sombre. Si le sacrifice d’Antinoüs avait été pesé quelque part en ma faveur dans une balance divine, les résultats de cet affreux don de soi ne se manifestaient pas encore ; ces bienfaits n’étaient ni ceux de la vie, ni même ceux de l’immortalité. J’osais à peine leur chercher un nom. Parfois, à de rares intervalles, une faible lueur palpitait froidement à l’horizon de mon ciel ; elle n’embellissait ni le monde, ni moi-même ; je continuais à me sentir plus détérioré que sauvé.
Ce fut vers cette époque que Quadratus, évêque des chrétiens, m’envoya une apologie de sa foi. J’avais eu pour principe de maintenir envers cette secte la ligne de conduite strictement équitable qui avait été celle de Trajan dans ses meilleurs jours ; je venais de rappeler aux gouverneurs de provinces que la protection des lois s’étend à tous les citoyens, et que les diffamateurs des chrétiens seraient punis s’ils portaient contre eux des accusations sans preuves. Mais toute tolérance accordée aux fanatiques leur fait croire immédiatement à de la sympathie pour leur cause ; j’ai peine à m’imaginer que Quadratus espérait faire de moi un chrétien ; il tint en tout cas à me prouver l’excellence de sa doctrine et surtout son innocuité pour l’État. Je lus son œuvre ; j’eus même la curiosité de faire rassembler par Phlégon des renseignements sur la vie du jeune prophète nommé Jésus, qui fonda la secte, et mourut victime de l’intolérance juive il y a environ cent ans. Ce jeune sage semble avoir laissé des préceptes assez semblables à ceux d’Orphée, auquel ses disciples le comparent parfois. À travers la prose singulièrement plate de Quadratus, je n’étais pas sans goûter le charme attendrissant de ces vertus de gens simples, leur douceur, leur ingénuité, leur attachement les uns aux autres ; tout cela ressemblait fort aux confréries que des esclaves ou des pauvres fondent un peu partout en l’honneur de nos dieux dans les faubourgs populeux des villes ; au sein d’un monde qui malgré tous nos efforts reste dur et indifférent aux peines et aux espoirs des hommes, ces petites sociétés d’assistance mutuelle offrent à des malheureux un point d’appui et un réconfort. Mais j’étais sensible aussi à certains dangers. Cette glorification des vertus d’enfant et d’esclave se faisait aux dépens de qualités plus viriles et plus lucides ; je devinais sous cette innocence renfermée et fade la féroce intransigeance du sectaire en présence de formes de vie et de pensée qui ne sont pas les siennes, l’insolent orgueil qui le fait se préférer au reste des hommes, et sa vue volontairement encadrée d’œillères. Je me lassai assez vite des arguments captieux de Quadratus et de ces bribes de philosophie maladroitement empruntées aux écrits de nos sages. Chabrias, toujours préoccupé du juste culte à offrir aux dieux, s’inquiétait du progrès de sectes de ce genre dans la populace des grandes villes ; il s’effrayait pour nos vieilles religions qui n’imposent à l’homme le joug d’aucun dogme, se prêtent à des interprétations aussi variées que la nature elle-même, et laissent les cœurs austères s’inventer s’ils le veulent une morale plus haute, sans astreindre les masses à des préceptes trop stricts pour ne pas engendrer aussitôt la contrainte et l’hypocrisie. Arrien partageait ces vues. Je passai tout un soir à discuter avec lui l’injonction qui consiste à aimer autrui comme soi-même ; elle est trop contraire à la nature humaine pour être sincèrement obéie par le vulgaire, qui n’aimera jamais que soi, et ne convient nullement au sage, qui ne s’aime pas particulièrement soi-même.